Une lecture qui est de l’écriture

Invités par Clotilde Deparday et Delphine Fobert pour parler de nos expériences, surtout occasion unique d’écouter Alberto Manguel, l’histoire de la lecture personnifiée, Jacques Bonaffé dans son art et improvisant à voix haute des réflexions, mais dites par histoires, tous les deux parlent par histoires, et François Bon, Bernard Engel de la compagnie Les Livreurs, Jean-Pierre Siméon, Martine Burgos – et les questions de la salle : moi aussi étudiant, me demandant à quoi on se livre, cette énergie, cette adresse aux inconnus, debout, livre en main, la lecture comme écoute agrandie, publique.

Alberto Manguel raconte comment une des conceptions de la lecture – recto tono – ou neutre – ou, non, il faudrait trouver pour chaque situation de lecture l’appellation qui convient – comment ce genre de lecture naît à chaque fois dans des circonstances spéciales ; lui lisant à Borges, sa neutralité c’est d’attendre d’être interrompu par l’aveugle attentif, et ne proposer aucune interprétation dans l’énonciation puisque peut-être surgira une parole dans ce silence dense d’écoute – et que la neutralité des lectures d’un moine parmi d’autres ce sont d’autres circonstances, c’est une règle qui dit que l’homme n’a pas à ajouter à la parole de Dieu – une neutralité en quelque sorte obtenue par soumission au plus haut – et l’on sait à quel point lire à voix haute c’est, quand même, faire son fanfaron, parfois, non ? Et cette neutralité encore différente me semble-t-il de celle énoncée par Frédérique Wolf-Michaux dans son article L’acteur comme passeur de livre, ne pas mettre le ton, repartir « d’où est née l’écriture » :

…le travail de l’acteur, j’entends par travail son corps et sa voix, se situe non pas dans le vouloir faire passer le sens, en le gonflant par la mise en place d’un ton, c’est-à-dire en faisant de la redondance. Quand un acteur se préoccupe dans son travail de tout ce qui n’est pas le sens du mot mais de ce qui crée le mot, de ce qui l’a fait advenir dans la page, alors l’acteur devient passeur, parce que depuis son corps à lui, depuis son effort à lui, depuis les traces qu’ont imprimées les sons des mots en lui, il peut rendre compte du corps d’où est née l’écriture, à savoir une partie de l’histoire du corps de l’écrivain. Et ce faisant, il ne dit pas un texte, il l’incarne et l’incarnant, l’ouvre physiquement. Et dans cet effort physique et mental de prononcer le texte, il touche de sa voix et par la vision qu’il donne de son propre corps le corps des autres. Il est alors créateur d’une sensation physique qui devient (redevient) porteuse de sens et d’imaginaire.

Jacques Bonaffé dit incidemment qu’il n’a pas d’écriture en propre mais les mots des autres pour se dire ou dire ce qui le arde.

Il n’est pas pour le recto tono, lui, ah non, il peut pas.

Il nous lit une liste de mots invariables, une page de grammaire, sur le ton de la conversation, mais un seul interlocuteur, l’autre on ne l’entend pas, on entend seulement les réponses qu’on lui fait, et nous qui rions de bon cœur sommes cet absent, l’auditeur habite le creux de la lecture et la fait exister.

François Bon nous raconte comment déjà Homère oral, Montaigne et Stendhal dictant, Artaud et ses conférences notées, de tout temps l’écriture est de la voix : en vient et en est.
Et quand il lit le début du Pantagruel, « De l’origine & antiquité du grand Pantagruel », c’est d’une voix autre ; il me semble des voix entendues dans le marais, dans la plaine, des voix d’ancêtre ou d’aïeul, ou d’oncle, je ne sais ; voix qui déplacent le texte, lui donnent comme un paysage, un horizon large et familier dans lequel l’invention pantagruélique a toute latitude de se déplacer, se tordre sur elle-même, repartir, nous attraper, nous laisser sur place.

La force même de la lecture à voix haute peut porter aux malentendus.
Jean-Pierre Siméon, met en garde aussi contre l’illusion selon laquelle seule la poésie dite est de la poésie, et que ce qu’on entend une fois serait la bonne version.

Mais pourquoi ne pas lire à voix haute un même texte plusieurs fois successivement selon autant d’interprétations différentes ?

Je peux témoigner de ce que fut la mise en scène de La Nasse en quatre langues par Mariette Lancelevée : l’italien, l’allemand, l’anglais et le français, les langues comme personnages assumés sur scène, personne dans les publics qui connaisse ces quatre langues et pourtant, aucune confusion, le texte encore plus lisible et une distance variable à l’égard du texte et du jeu : place pour l’ironie et la critique, le temps de la réflexion, les émotions de l’affrontement, de l’urgence, des retours comme un souvenir en train de se créer, des variations.

La lecture et l’écriture liées.

L’un d’entre nous le dit, vers la fin : d’entrer comme écrivain dans la lecture à voix haute, d’écouter les autres, acteurs, diseurs, écrivains périlleusement interprètes d’eux-mêmes, en peu d’années son écriture s’ouvre aux voix, et les trouve dans une toute autre façon de s’adresser.

La lecture à voix haute est devenue, c’est le témoignage de Bernhard Engel, une activité professionnelle distincte : activité et production différentes du théâtre, énonciation différente de celle de l’acteur de théâtre.

Qui dit professionnels dit amateurs, comme aux astronomes des observatoires de Paris ou du Chili correspondent les astronomes amateurs – et ces derniers aussi trouvent des étoiles.

À Roubaix, l’histoire commence dans un collège de zep dans deux classes de français, en atelier d’écriture et de lecture, on découvre les joies de la lecture à voix haute et Gwenn-Aëlle Geffroy et Delphine Fobert, initiatrices et animatrices de ce travail proposent de continuer tous les samedis après-midis dans une salle à l’étage, dans la médiathèque ; ils s’appellent joyeusement « Les p’tits lus »."

(Graphisme Bruno Souêtre)

Cela existe depuis quatre ans sans bruit ni presse, ce vendredi 14 septembre alors comme un dévoilement.

Nous avons fini en beauté le soir, la salle remplie, Jacques Bonaffé en maître de cérémonie, ils viennent sous la lumière, voix nettes.

Quelle émotion Mounir qui s’avance en lisant, droit, transgresse la scène et vient finir sa phrase assis parmi nous.

Dans la salle, près de deux cents personnes de toute la région, beaucoup de bibliothécaires ; une journée qui sort de l’ordinaire, allègre, tant d’engagement, suffit de lire & voir le reportage de François Bon, on espère que les p’tits lus feront des petits.

Laurent Grisel


Les Actes de cette journée d’études et des enregistrements sont téléchargeables sur le site de la médiathèque.

Frédérique Roussel est venue prendre quelques enregistrements lors de cette journée, ils furent un temps sur le site de Libération mais ont été supprimés.

Apero Libro, c’est, tous les premiers vendredis du mois, de 18 h. à 19h30, à la médiathèque de Roubaix, un rendez-vous pour lire et écouter lire en toute liberté, collation incluse.

Sur remue.net :

Un des premiers lieux de pratique non repérée de la lecture à voix haute ce sont les ateliers d’écriture, après écriture, mais aussi avant : lire avant d’écrire d’Ariane Dreyfus.

Jean-Pierre Siméon a créé les Langagières de Reims avec Christian Schiaretti et Jean-Marie Barnaud en fut, une saison, le « poète de garde ».

Tout récemment, de Claude Guerre nous avons publié ses Questions posées à la poésie ivre d’oralité.

Un peu avant, le 17 juin 2006, nous nous étions (presque) tous jetés dans le bain.

Et sur Cassandre / Horschamp, le fil de l’oralité.

28 septembre 2006
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