André Dhôtel : Rimbaud et la révolte moderne

A Roche, canton d’Attigny, bords de l’Aisne, cinquante kilomètres au sud de Charleville-Mézières, la famille Rimbaud possédait des terres et une ferme où le fils, de retour de Bruxelles au moment de la moisson, s’enferma dans une chambre et écrivit Une saison en enfer. C’était en 1873. André Dhôtel est né à Attigny en 1900. Son premier texte sur Arthur Rimbaud a paru dans Les Cahiers ardennais en 1933. Il s’intitulait « L’œuvre logique de Rimbaud ». « Comment s’exprimer en littérature, se demandait-il, selon le western ou le jazz de La Nouvelle-Orléans ou les compositions incompréhensibles de Schubert ? » Réponse : « C’est Rimbaud qui m’a enseigné la méthode aberrante convenant à une nullité originelle. Cette méthode consiste à ne pas s’intéresser aux idées générales, à l’ordre, mais aux ruptures de l’ordre. »
Rimbaud et la révolte moderne, édition augmentée de ce texte, est une lecture de l’œuvre du poète par un jeune écrivain, lecture parfois un peu naïve mais ne prenant jamais la pose.

Cette solitude sauvage, dans la paresse ou dans l’enthousiasme, ne fait pas de lui un rustre honnête. Elle éclaire son intelligence et lui permet d’espérer une civilisation plus complexe que celles dont nous avons lu l’histoire, car cet homme sincèrement misérable et sincèrement ignorant possède au moins une connaissance qui contient tout : la nature et lui-même n’ont aucune raison d’exister et cependant existent comme une réalité, déjà infinie du fait qu’elle est une exception au néant. (Elle est retrouvée ! Quoi ? L’éternité !)
Dans son cœur comme devant ses yeux, s’éveille chaque jour ce que tout le monde appelle la création et qui est par elle-même la manifestation impossible à nier, d’une liberté partout exaltée sans efforts. Ne pouvant même pas songer qu’il ait autre chose à faire que de vivre à sa guise, comment ne se laisserait-il pas prendre par la violence de ses sentiments ou de ses découvertes, et par la nouveauté d’un spectacle assez étonnant :
« Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumée au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres. »

A moins de cent kilomètres au nord de Charleville-Mézières, la wallonne Namur est la ville natale de Jean-Claude Pirotte. Sa présence reparcourt le texte de Dhôtel dont il signe la préface toute d’amicale érudition.

Depuis Malherbe et l’Académie, les écrivains français se sont amputés de leur accent. Rimbaud surgit soudain comme un rustre incongru. Rimbaud c’est l’intraitable Ardenne où la rumeur patoisante et non dénuée d’ironie cultive jalousement ses localismes, ses barbarismes, ses mots de passe. (...) On pourrait, parodiant Vialatte, dire que l’Ardennais est universel. (...) « L’aventure inavouable de Rimbaud et ses ironies », Dhôtel, avec une prudence de Sioux, la décrit ainsi : « Il ne pensait pas à une amélioration sentimentale semblable aux rêves des philanthropes ou des méconnus, mais à un changement total des choses et des esprits. » Et Dhôtel d’ajouter : « Il se traita de fou et sut garder le silence. »

Le lecteur, lui, ne peut garder le silence, il lui faut dire qu’il aime, et le dire simplement. Depuis cent ans, pas l’âge canonique d’Homère mais en bonne voie, l’œuvre de Rimbaud résiste avec vaillance à toutes les commémorations et autres aménagements institutionnels. Sa lecture ou sa relecture ne peut être qu’affaire de rencontres, comme ici entre deux Ardennais ou presque, et de neuves générations. Dans cette histoire des lectures, Rimbaud et la révolte moderne, qui appartient à la catégorie des admirations de jeunesse, avance avec timidité, tel le novice dans la roue de son champion durant l’ascension du Tourmalet.

L’œuvre d’André Dhôtel, auteur de l’inoubliable Pays où l’on n’arrive jamais de nos enfances, est disponible en Folio et chez Phébus. La bibliothèque municipale de Charleville-Mézières a publié dans sa collection Une saison en poésie un catalogue qui lui est consacré : « à tort et à travers », avec des textes inédits d’André Dhôtel et de nombreuses contributions dont celles de Jean Grosjean, Bernard Noël, Philippe Jaccottet, Sylvie Fabre.
Les romans de Jean-Claude Pirotte, poèmes, chroniques, récits figurent au catalogue des éditions Le temps qu’il fait et de La Table Ronde (Autres arpents, Ange Vincent, La pluie à Rethel, La boîte à musique) qui vient de rééditer Rimbaud et la révolte moderne dans la collection de poche La petite vermillon.

Dominique Dussidour - 23 décembre 2004