« où se jettent les tourterelles de la veillée »

Mardi 1er mars. - Photos écrites : dans un couloir du métro, un haute-contre de petite stature, peau noire, cheveux blancs, pull en laine épaisse au col roulé, yeux grands ouverts dirigés vers l’intérieur de soi, debout, bras raides le long du corps, sans partition devant lui, interprète un motet en latin que je ne saurais pas attribuer.

La frêle silhouette gravée au trait contre le ciel blanc des pylones électriques, des peupliers effeuillés.

Un talus d’une dizaine de mètres de haut couvert de neige, dont dépassent trois cheminées d’une usine EDF, elles-mêmes barrées horizontalement par une ligne de fumée blanche.

La neige dans le creux des sillons.

Les canaux gelés sans patineurs.

Les collines enneigées derrière le clocher d’Avenay.

Le train traverse de l’espace et du temps.

Pendant l’atelier d’écriture c’est différent. On ne bouge pas de l’espace où on se tient réunis. On ne glisse pas le long du temps ou avec, on l’occupe, on y est comme lorsqu’on écrit seul dans un endroit. Le temps n’y est pas un écoulement de minutes ou d’heures, pas une fuite (vers l’oubli ou vers la mémoire, c’est pareil), ni un fleuve ni une durée mais un volume. La perception du temps habituelle, convenue, appréhendée par cœur n’est plus opérante. Cela n’est cependant pas exact pour tous et pour chaque atelier car on n’y entre que volontairement.

Laetitia a choisi de lire « Les premières communions », elle remplace Aïcha qui est malade, comme Delphine, Caroline et Jessica. Fatigue, grippe, inquiétudes de la fin du stage : que vont-ils faire ensuite ?

Suivre des cours d’apprentissage de la langue française comme langue étrangère ou d’autres stages de réinsertion sociale et professionnelle ; travailler mais où ? Obtenir la nationalité française ? La demande sera à renouveler dans deux ans, quand aura été évaluée la situation du demandeur ou de la demanderesse, notamment sur le plan professionnel.

J’ai apporté Harar, un texte de Bernard Noël.

Le Harar est-il un pays ? Certains le disent, qui prétendent même y être allés. Ils mentent bien sûr parce que le Harar est une région où ne conduit que l’immobilité. Asseyez-vous, prononcez le nom, puis attendez. Si rien n’apparaît, c’est que le pays sera passé par vos yeux sans que vous le distinguiez, ou bien qu’il tarde à venir. Parfois, un pays n’est qu’une bouffée d’air, tant pis pour vous si vous n’avez pas trouvé l’entrée de la bulle ! Parfois, il se masque de l’air où vous êtes en attendant que vous deviniez sa présence.

Un peu de patience. Il y a des pays très malins : ils flottent dans l’espace en essayant de ne pas se faire repérer. Le plus souvent il s’agit de pays qui étaient en blanc sur les cartes du temps passé : ils refusent la forme et la place qu’on leur a données. Le Harar, si l’on peut dire, n’est qu’à peine leur cousin pour la raison que, sans être exactement défini, il était ancré depuis toujours à l’intérieur d’un royaume plus ancien que nos mémoires. (...)

Je demande à chacun de fermer les yeux, de noter la couleur qu’il perçoit ainsi, d’avancer dans ce qu’il voit puis de l’écrire. Panique initiale comme chaque fois qu’il est proposé d’imaginer quelque chose, puis concentration. Voici leurs textes :

Dans le Harar : du sable, des chameaux, des palmiers

Jaune sable

Hiver

Jour

Dehors le désert

Personne

On voit une dune

Le livre que je lis s’appelle La Vision de la nature, il commence ainsi : « De grandes journées dans la nature où l’on vous parle de la vie... » (Vincent)

Je vois du noir sombre comme une panthère.

On est en plein automne, il y a beaucoup de feuilles mortes dans toutes les rues, avec un vent fort mais ni glacé ni chaud.

À l’intérieur d’une maison je vois plusieurs personnes : un couple de jeunes qui se tiennent la main, quatre personnes, deux hommes et deux femmes, quelque cinq jeunes adolescents, et une dame qui passe avec une poussette où il y a un bébé, en tout treize personnes.

Ils sont venus visiter le Harar.

Il y en a qui regardent les monuments célèbres, il y en a qui discutent tout en visitant.

Il y a des lambris à l’ancienne et j’aperçois des feuilles mortes qui vont dans tous les sens et des arbres qui se secouent dans tous les sens à cause du vent fort.

Sur le trottoir je vois un couple s’embrasser.

Les magasins sont fermés mais les néons sont restés allumés, c’est beau à voir.

J’entends de la musique qui provient d’un radeau, j’ai juste le temps d’apercevoir un marronnier sur le chemin que j’ai emprunté quatre heures avant. (Hacène)

Je vois du marron et il doit faire mauvais temps.

L’automne, le jour, dans une chambre, une femme habillée tout de blanc et blonde, m’observe.

Le marron comme la terre.

Il y a environ deux siècles avant 2005, il paraît qu’une personne, selon quelque croyance, quand elle a un malheur à sa porte le matin a des malheurs toute la journée ou plus.

On dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres.(Jérémy)

La couleur majeure de Harar est ocre comme le sable sur fond bleu parce que le ciel est toujours sans nuages et il y a du soleil.

C’est une ville pauvre du désert en Éthiopie.

L’eau est rare.

Le jour est très chaud, par contre la nuit est très froide.

En été il fait 45 degrés à l’ombre.

Je suis dans cette ville. Je vois des maisons en terre cuite avec des toits en paille. Elles n’ont pas de fenêtres afin de maintenir la chaleur à l’intérieur.

Les hommes sont habillés en blanc car le blanc renvoie la lumière, ils mangent par terre et dorment sur des paillasses. Ils sont extrêmement pauvres. Ils ont connu la famine.

Les chariots sont tirés par des ânes, des chameaux. Surtout, je vois des hommes qui marchent pieds nus vers la mosquée parce que ce sont des musulmans.

Les femmes restent chez elles et sont très belles.

À Harar, on trouve un musée dédié à Arthur Rimbaud.

Des personnes âgées racontent des légendes de la tradition orale locale à de jeunes enfants qui écoutent en silence.

Il y a beaucoup de livres de mathématiques, de philosophie, de géographie, et les lois.

Les chapitres ont pour titres : MC=MC2, P=A4, A=A2, O2.

On dit que la culture et la civilisation de Harar sont riches et anciennes. (Juliette)

Le Harar est rouge comme le sang et la mer Rouge.

En ce moment c’est l’été, il y a du soleil, les arbres sont en feuilles, il y a beaucoup de fleurs.

C’est la nuit.

Je suis dehors sur une place éclairée par la lumière des lampes.

Une centaine de personnes se promènent et visitent la ville. Ce sont les habitants d’une ville lointaine.

Les conteurs racontent des histoires à des enfants.

Arthur Rimbaud a bien visité le Harar, le 6 mai 1883 il l’a écrit à ses amis : le Harar existe réellement.(Laetitia)

Le Harar est bleu comme le ciel d’été

Il fait nuit

Il y a des étoiles

Je suis sur le toit d’une maison

Je vois un homme et une femme et aussi des enfants qui regardent les étoiles comme moi

Sur le toit de cette maison je vois au loin des lumières aux fenêtres des appartements, les phares des voitures, des hommes, des femmes, des enfants qui se promènent dans les rues au clair de lune

Dans la bibliothèque de la ville il y a un livre dont le titre est Voyage de Latifa à Paris

Il commence ainsi : « Latifa avait déjà passé une nuit à Paris mais elle n’avait rien visité, on dit qu’elle y est retournée afin de visiter Paris... »(Latifa)

Le Harar est vert et jaune comme l’écharpe de Madame Gilles

En ce moment c’est l’automne

Il fait jour

Je suis devant le square

Ils sont dix-huit en train de dessiner

Je vois des gens qui dansent

Sur un pupitre je vois un livre de musique (Mouloud)


Fierté de Mouloud d’avoir redessiné la carte du monde

Le Harar est noir comme la nuit

En ce moment c’est le printemps

Il fait nuit

Je suis dans la maison avec ma famille. Il y a six personnes. Il y en a qui lisent des livres, il y en a qui regardent la télévision, il y en a qui écoutent de la musique.

Par la fenêtre de la maison je regarde les voitures garées.

Dans un livre de cuisine quelqu’un lit la liste des préparations :

Un kilo de pommes de terre

De l’huile

Du fromage

Quatre rondelles de cacher

De l’ail

Du sel

Quatre œufs

Et dit : Bon appétit ! (Samah)

Il fait jour, pourtant le Harar est gris sombre comme l’automne

Dehors il fait froid avec le vent qui balaie les feuilles mortes dans la rue

J’aperçois un couple qui se tient par le main et je vois plusieurs personnes pressées

Mes yeux se posent sur de grandes pièces dont quelques-uns sont meublées avec de vieux meubles, dans d’autres il y a des cadres, des coupes anciennes, des pièces de collection

Les gens pensent que le Harar est un musée

J’ai beau leur dire le contraire, chaque fois qu’ils passent devant ils pensent qu’ils voient un très beau musée : le Harar (Yamina)

Et au retour, à nouveau le trajet dans l’espace et le temps.

Bibliographie :

Harar de Bernard Noël, avec des photographies de Guy Hersant, a paru en 1999 aux éditions Filigranes, à l’occasion de l’exposition des photos au musée Rimbaud de Charleville-Mézières.

Dossier Bernard Noël sur remue.net.

6 mars 2005
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