Pascal Gibourg | La plainte d’Avital Ronell

A Cécile T.

Une actualité récente a placé Avital Ronell sous des lumières peu amènes, au point que celle-ci parle à son sujet de « persécution judiciaire ». Pour ceux qui ne seraient pas informés, il s’agit d’une affaire de harcèlement sexuel, laquelle éclata alors que le livre que la philosophe écrivait n’avait pas encore atteint son terme. Son écriture en aura donc certainement été affectée, même si le plus étonnant ici n’est pas tant l’impact que ce qui pourrait être qualifié de lynchage médiatique aura eu sur cette écriture que le pouvoir qu’aurait eu cette écriture de provoquer dans le réel la chose qu’elle réfléchissait. Avital Ronell écrit en avant-propos : « Il ne serait pas exagéré d’affirmer que j’ai été traquée par les obsessions mêmes que j’avais rassemblées dans ce livre ». La plainte n’est donc pas la conséquence d’une expérience que l’écriture aurait pour charge d’expliciter, ou bien alors il faut faire remonter cette expérience aux origines de la vie de l’auteure, voire avant. Ronell dit que cette affaire a de son point de vue des relents familiaux - elle évoque un certain affrontement au père dans l’enfance - mais au-delà du cercle familial c’est toute la société qui se trouve impliquée dans la querelle. Un bouc émissaire n’a-t-il pas précisément pour fonction de délester un groupe social de ses frustrations en lui permettant d’exprimer ses haines les plus recuites ? Or il se trouve que le « profil » d’Avital cristallise un certain nombre de ces signes qui actuellement focalisent à la fois l’attention et le mépris. « On me dit juive, lesbienne, intellectuelle, professeure. » Passion mortifère pour l’identification - notons ce « on » sans visage en mal d’étiquetage - dont l’omniprésence de l’outil informatique impose la pratique, favorisant la stigmatisation de tous ceux qui sortent du rang et n’appartiennent pas à la norme hégémonique. Ah, comme elle semble loin la société des « singularités quelconques » rêvée par Agamben ! Bref, l’intérêt évident du livre de Ronell consiste à faire une sorte d’histoire de la notion de plainte où Avital convoque nombre d’amis réels ou de personnages conceptuels, tout en posant un problème philosophique : en quoi la plainte est-elle vitale ? Le livre, plus autobiographique que d’autres émanant de la même plume, s’offre avec une franchise peu courante tout en se dérobant fondamentalement : question de style, parfois de choix (certains silences s’imposent au cœur même de la confidence). En d’autres termes, il semble périlleux de chercher à le résumer et difficile de lui attribuer une problématique d’ensemble. Pour autant, la question de l’adresse est au cœur de cette réflexion, de ses digressions comme de sa manière. Le « je » était bien sûr incontournable. On aurait pu s’attendre à ce que l’auteure sollicite voire apostrophe son lecteur (à vrai dire elle le fait de temps à autre), mais elle préfère le plus souvent un mode indirect, une adresse vague, le lecteur cheminant à ses côtés telle une ombre absorbant l’encre que celle-ci déverse. Cette lecture requiert une certaine proximité, et même si Ronell se sait parfois irritante au point décrire qu’elle se badigeonne volontiers « de répulsif anti-lecteur », il faut croire que certains apprécient cette séduction revêche qui cherche volontairement ou non à rendre « la demande de l’écrivant » illisible ou ambigüe.

1. Allo ?

Avital Ronell est l’auteure du Téléphone book (2006, Fayard, édité par Suzanne Doppelt). Dans ce livre déjà la question de l’adresse était cruciale, puisqu’il ne visait rien moins que « la déstabilisation du destinataire ». On ne sait jamais trop à qui l’on parle - encore moins pour qui on écrit - et lorsqu’on désolidarise la voix du visage ou le texte de la voix (merci technologies : téléphone, radio, texto mais aussi poème), on passe un cap supplémentaire, sans doute un point de non retour où l’on ne sait plus non plus qui parle, qui est « je », vieille rengaine qui a encore de beaux jours devant elle. « Combien de temps ça m’a pris pour m’approprier ce “moi-même” ? », s’écrie-t-elle. Derridienne convaincue, Ronell se réfère au vertige qui a saisi Kafka lorsqu’il a entendu Dieu appeler Abraham : « Abraham ! Abraham ! » Répétition, dédoublement, multiplication. Qui sont ces Abraham qu’un même nom est censé envelopper ? Il y a au fondement de la philosophie d’Avital Ronell un vacillement identitaire qui en détermine à la fois l’originalité stylistique et les thématiques. La plainte appartient de plein droit à ce questionnement, et ce parce que, à la différence de la lamentation (nous reviendrons sur ce distinguo), elle est toujours mal adressée. Précisons que la dimension juridique de la plainte avec l’adresse au tribunal qu’elle implique, n’est pas centrale ici. Et s’il y a tribunal, c’est que précisément personne n’est vraiment en mesure de supporter la plainte, même les amis. Citant un de ses amis, Ronell écrit : « On ne se plaint jamais à la bonne personne. » Cette personne voulait-elle signifier à la philosophe qu’elle ne pouvait répondre des plaintes que peut-être elle émettait en sa présence ? Ou bien voulait-elle faire remarquer que l’on se plaint souvent de quelqu’un ou de quelque chose à un tiers, en vue de se délester d’un poids encombrant ? La plainte n’est pas à proprement parler une explication. Si l’on se plaint directement à la personne concernée, on crève l’abcès. Ce n’est pas vraiment le but de la plainte. Certes, celle-ci cherche à obtenir réparation mais on dirait qu’elle cherche aussi à durer, à grossir, à se répéter, qu’elle trouve un certain plaisir au ressassement, en gros qu’elle cultive son penchant à échouer, à ne pas aboutir. Ronell : « Un problème sous-tend toute analyse de la plainte : sa tendance à prolonger l’étendue d’un méfait préjudiciable ». Et plus loin : « Elle a l’air, en effet, d’être de mèche avec l’iniquité à laquelle elle s’attaque, du moins dans la mesure où le problème ainsi soulevé voit sa durée de vie prolongée dès lors qu’il devient l’objet sur lequel le dénonciateur fixe son attention. » On voit poindre un quelque chose d’obsessionnel chez le plaignant qui le ferait, option pathologique, désirer secrètement l’atermoiement plutôt que la résolution. Pas impossible qu’on se construise en partie grâce à la plainte. En effet, à quoi cela mène-t-il de dire que la plainte est « un trait essentiel de notre être-avec », sinon qu’on a besoin de se plaindre pour mieux supporter et peut-être mieux comprendre l’autre, celui duquel on ne saurait se séparer tout à fait sans pour autant l’accepter en entier. Cannibalisme des relations. J’ai évoqué l’amitié, pas encore l’amour (qui n’est pas notre sujet), même si cette frontière que l’on aimerait parfois voir se dessiner avec netteté entre ces deux domaines peut avoir tendance à s’estomper. Règne alors un certain flou, même si Avital s’en défend : « La plupart du temps, je me comporte plutôt bien. Mon casier judiciaire montre que je ne mange pas tout cru mon ami, comme je l’imagine faire avec (ou envers) les objets libidinalement investis. Et pourtant, j’ai fait de plusieurs de mes amis de solides objets d’introjection. Le processus d’introjection implique une certaine violence, mais je pense que mes amis sont capables de digérer ça ; en apparence à tout le moins, grâce à leur sens aigu de la Dis-tanz, ils ont réussi à contrer toutes sortes de motions et courants transférentiels qui leur parvenaient de toutes parts. » L’ami doit savoir se défendre pour pouvoir écouter, ce qui n’exclut pas qu’il s’énerve le cas échéant. Il y a un moment où la plainte devient inaudible. Peut-être devrait-elle alors changer de nature. Le moment pourrait être venu de parler de la lamentation comme de la grande sœur de la plainte.

2. La complainte du philosophe.

Pour Ronell la plainte abrite de véritables réserves de langue. Il est vrai que la plainte semble infinie, et qu’il suffit d’un mot ou d’un silence pour relancer le discours plaintif, toujours prêt à trouver de nouvelles formules et à composer une nouvelle variation sur un même thème. C’est là qu’il convient de distinguer plainte et lamentation. Le style de la plainte serait inséparable de ses finalités : réparer, reprendre, recommencer. En d’autres termes, là où la plainte se confine dans une certaine médiocrité en vue d’obtenir une sorte de réparation, fût-elle décevante (c’est un compromis), la lamentation affectionne une certaine grandiloquence, un certain désespoir, comme si elle ne croyait plus en rien ou plus qu’en la possibilité de sa suppression. Ce distinguo stylistique trouve son origine dans la nature du destinataire : la plainte s’adresse à l’ami, la lamentation au « maître ». Le pathétique de la lamentation en appelle à la transcendance, alors que « d’une certaine manière, la plainte sert d’antidote à la “parole du maître”, elle déjoue, pour ce qui est de la tonalité et du rythme, tout discours maître. »
La Bible offre un certain nombre d’exemples de plaintes débouchant sur une lamentation (Jérémie, Job). En fait, c’est la prise en charge de l’écoute par une super-individualité qui permet à la plainte d’accéder à la lamentation, quand bien même celle-ci retentirait dans un espace effrayant à force d’être dépeuplé. « Voici comment je vois les choses depuis mon perchoir précaire : Jésus de Nazareth nous est venu avec pour quota une seule et unique plainte, émise la nuit d’avant la croix. La question de l’abandon de l’être, lancée depuis la croix, ne compte pas, à proprement parler, comme une plainte, mais ouvre l’espace de plus en plus obscur de la non-adresse, destin de toute plainte à venir. »
Comme on l’a vu, la plainte est toujours mal adressée, de sorte qu’au-delà de l’adresse comme de la personne se dresse en puissance un vide avec lequel compose éventuellement la transcendance. Au-delà de notre médiocrité plaintive se dresserait alors la figure tragique d’un être absolument lamentable que seul un dieu pourrait sauver - mais tout semble indiquer que cette figure et ce dieu soient obsolètes. Le choix de Ronell est explicite : fi des lamentations solennelles, que vive la « petite voix » de la plainte et son cortège de « sons geignards et stridents ». Nulle complaisance pour autant dans ce parti pris - la philosophe a clairement exprimé son exaspération face à certaines « grognasses » ou « grognards » -, mais là encore l’ambiguïté demeure, la volonté d’accorder une place certaine à la trivialité (et l’on trouvera ici une magnifique réserve de langue) n’excluant pas une allergie aux « pleurnichards ».

Reste un point important sur lequel il convient de faire la lumière. Si Ronell opte délibérément pour la plainte contre la lamentation, pour l’écoute maternelle contre le salut paternel, en bonne nietzschéenne qu’elle est, elle ne confond pas pour autant l’exercice de la philosophie avec l’expression d’un ressentiment. Pour elle, la plainte peut-être considérée comme « la poussée d’une forme intelligente de refus ». Elle est un ferment pour la pensée, un moteur négatif que la réflexion se fera un devoir de convertir en puissances actives et réformatrices de l’ordre du monde comme du langage. Pour Ronell, « la pensée évolue sur une voie parallèle au renoncement qui bat au cœur de la plainte ». De quel renoncement s’agit-il ? Comment passe-t-on du « refus » d’un ordre intolérable à un « renoncement » ? Y a-t-il au cœur de toute plainte une fatigue contre laquelle la pensée doit batailler, un risque de résignation que l’intelligence doit surmonter ? Le texte n’est pas très clair à cet endroit (p 109), et les digressions nombreuses qui ponctuent le livre cultivent un certain flou.
Cependant, au terme de sa méditation, Ronell revient sur les liens fondamentaux qui unissent philosophie et amitié. Elle défend une conception ouverte de l’amitié, qu’elle oppose à une conception plus retranchée, plus intime, la relation d’amitié devant être essentiellement pour elle une aptitude à découvrir le monde et à partager la joie qu’il y a à le faire avec quelqu’un. Que de grands solitaires comme Nietzsche et Blanchot soient ici convoqués comme étant les hérauts d’une telle conception de l’amitié ne doit pas étonner. La contradiction est partout et qui mieux que le solitaire saura apprécier le cadeau qu’une présence amie représente quand les pas de l’un et de l’autre s’accordent pour ébaucher une danse ? Où cela nous mène-t-il ? Les chemins de l’existence sont trop méandreux pour qu’on puisse le dire, en revanche au plan philosophique Ronell parle d’une politique de l’amitié, pas très éloignée d’une politique de la joie. Rapprocher de tels termes ne va pourtant pas de soi. Politique implique-t-il ici règles ou principes ? Ce mot a-t-il une valeur purement descriptive ou bien se voudrait-il prescriptif ? Les derniers mots de Ronell, sa conclusion, en appellent à une forme de protestation, une sorte d’au-delà de la plainte personnelle où s’inventerait de nouvelles manières de vivre ensemble n’édulcorant en rien le sombre tableau que les médias dressent quotidiennement du monde contemporain mais plaçant au cœur de tout mouvement collectif un affect créateur grâce auquel tout un chacun pourrait reprendre le vers de Louise Labé qui lui aussi, à sa manière, laisse sourdre une plainte tout en travaillant à son dépassement, à sa déconstruction : « J’ai grands ennuis entremêlés de joie ». Ce n’est plus le dieu sauveur qui vient nous débarasser des geignards mais le plaisir de cotoyer autrui qui altère nos sentiments jusqu’à les convertir. Quand le lamento s’ouvre sur l’art du contrepoint, le soliloque sur le dialogue, l’art subtil de la conversation où le geste n’est jamais loin de couronner le propos, de relancer l’énigme.

20 mai 2019
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