De la disparition des parenthèses

Sereine Berlottier publie Nu précipité dans le vide (Fayard), une belle rencontre en littérature avec le poète roumain Ghérasim Luca. [1].


Invitée par François Bon en compagnie de Joris Lacoste, Sereine Berlottier lira des passages de Nu précipité dans le vide le mardi 17 janvier à 12h30 dans la salle Jean Tardieu du Théâtre du Rond-Point (rubrique Surprises).

Promenez-vous dans le bleu de l’image, un ciel peut en cacher un autre.
(Photo Sereine Berlottier par D.H.©)


là-bas
sont gardés les livres plus amoureusement que les cheveux de nos pères

La mort ne met pas fin à tout.
Aux dernières pages de Nu précipité dans le vide, un homme brun, fatigué s’accoude à la rambarde de fer du pont des Arts et regarde encore quelques instants l’île, les quais, l’eau du fleuve.
À quelques mètres, une jeune fille qui a abandonné ce qu’elle écrivait et l’a suivi depuis la poste de la rue du Louvre s’accoude à son tour. Elle est le témoin de la dernière nuit, de la dernière heure.

Le temps biographique ne dit pas grand-chose des rencontres, cinq minutes peuvent emplir une vie, il suffit d’ajuster les divisions de l’échelle aux mesures d’une nécessité.
Il a fallu de longues marches dans Paris - chacun dans son propre territoire, pour son propre compte -, quatre-vingt-une années de l’un qui ont habité dix de l’autre, pour rendre possible cette conjointe présence, compagnie de bonne distance et d’intime empathie.
Il a fallu à chacun parcourir son chemin.

À lui des camaraderies littéraires, trois ou quatre langues, des revues surréalistes, une guerre, des persécutions, un régime communiste, un exil, des voyages, des textes écrits, publiés, lus en public, enregistrés, des carnets, une correspondance avec des connus et des lettres à des inconnus, une fête dans un atelier, la projection d’un film, des amis, une Aimée, un grand manteau noir, des gares, des villes, un livre dans la poche, un chien dans un café, un verre de vin, un banc, un fleuve, il a fallu une nuit, un saut, un abandon au vide, un mois pour retrouver son corps un 10 mars 1994.

D’où il vient parfois vient, d’où il vient parfois arrive quand même, à rebours et longtemps plus tard, sans éclat et sans catastrophe, au creux des pages secrètes tracées au crayon dans les carnets gris. Une légende de montagnes noires, de pierres parlantes. Le nom d’une femme aux yeux de topaze. La voix d’un aiguiseur de couteaux. Le bruit de bouche que deux hommes en colère échangent pour offrir à leur interlocuteur une dernière chance de conciliation avant la bagarre. Ou le nom d’une pièce de linge triangulaire dont les femmes là-bas enveloppent leur nourrisson, et dont il ne trouve aucun traduction qui le satisfasse.

À elle la traversée de deux personnes du singulier, tu qui signale la proximité mais l’écart, elle qui propose une possibilité d’adéquation, le je seulement quand [tu/elle] écrit une lettre à l’Aimée de l’autre qui répond dix-sept jours plus tard, oui, « à l’exclusion de la correspondance, (j’autorise, etc.) », et donc à tu et à elle un canapé gris, des paupières lourdes, un enfant qui pleure à l’étage au-dessus, un vrac de trombones, une cheminée, une lune, des arbres, une fenêtre ouverte, un premier livre feuilleté, de l’incompréhension presque le rejet qui inaugure souvent le désir, un premier livre lu presque dans l’illisibilité, un deuxième livre lu, les s et des r d’une voix, une bibliothèque, la date de ses vingt-trois ans sur un agenda remonté d’une cave, la patience d’une enquête, la témérité d’approcher au plus près les mots qui du poète disent l’existence, de tu à elle la disparition des parenthèses dont elle étayait ses débuts.

Et que tu sois, ce jour-là, assise au bout de la table, dans la petite salle de lecture, plus proche peut-être de ton sujet que tu ne l’as jamais été, au bord de l’ennui et du vide, et cette sensation de gêne inconnue, que cet homme n’ait pas choisi ta présence, toi feuilletant les carnets, les notes, n’ait pas choisi ni voulu être le prétexte de nouvelles pages, ni l’intimité dérisoire d’un effleurement, et ces doigts qui tournent les pages, leur odeur de pomme et de sueur mêlées, ni ces piles de carnets que tu formes devant toi, et les notes que tu prends au crayon, dans un autre cahier qui celui-là t’appartient, mais dont personne ne sait ce que tu feras.

Qu’est-ce qui précipite au cours de cette nuit-là ?
Deux errances dans une ville en commun, et sa voix à elle pour le dire lui. Deux naissances, d’un texte et de soi, même acte.

La pluie s’était remise à tomber, fine et légère. Une brume laiteuse s’accumulait sur les rives du fleuve et les lampadaires jetaient à peine l’éclat d’un œuf écrasé. Elle tirait à deux mains sur le col de sa veste pour y abriter son visage des gouttes. Il n’avait pas bougé. La nuit n’était plus qu’un couloir étroit borné dans le ciel. Il allait falloir se décider. Ce qu’il restait du livre dans ses mains ouvertes n’était plus que du blanc de carton creusé par les impacts mous qu’adressait au hasard une pluie aveugle.

Dans ce dialogue romanesque entre la figure du poète roumain et le cheminement de celle qui écrit, et dans ce cheminement l’aventure qui mène de tu à elle et des parenthèses à leur disparition, dans ces allées et venues entre des textes, des photos, la perception d’une présence au monde, d’une voix, d’une silhouette, jusqu’à cette magnifique scène nocturne sur le pont des Arts, Nu précipité dans le vide raconte la nécessité du partage et de la rencontre en littérature.
Par la grâce de ce texte écrit avec exactitude, le poète, une nuit, n’aura pas été seul.


Lui

Les livres de Ghérasim Luca sont publiés chez Corti (bibliographie, photos, textes inédits).

L’hommage de Zeno Bianu.

Textes et liens.

Les accents de sa voix quand il dit « Passionnément ».

À propos de Ghérasim Luca, André Velter a écrit passiopassionnément dont Le Matricule des anges a rendu compte.

Présence de Ghérasim Luca sur Poezibao et au cipM.


Tu/Elle

La revue remue.net se fait joie d’avoir accueilli les premières pages d’une version de travail de Nu précipité dans le vide de Sereine Berlottier qui vient de paraître aux éditions Fayard.

Sous le titre en marchant on lira aussi sa belle randonnée vers une bibliothèque du désert, revoir, mezza voce et on dort, prolongement d’un projet perecquien.

Sereine Berlottier est membre du comité de rédaction de remue.net.

Dominique Dussidour - 17 février 2006

[1Le Monde des livres du 17 février :
NU PRÉCIPITÉ DANS LE VIDE, de Sereine Berlottier

Comment retrouver les dernières traces d’un artiste farouche au destin singulier, obsédant ? Une jeune femme - tantôt tutoyée comme un double, tantôt évoquée comme un personnage - suit, une nuit, un homme en manteau noir. A l’histoire de cet inconnu, qu’elle réinvente, se mêle le souvenir rêvé du poète roumain Ghérasim Luca, qui se jeta dans la Seine le 9 février 1994, après avoir envoyé un ultime message à sa femme. Dans un style remarquablement maîtrisé, la romancière décrit, d’après photographie, le regard sans repos du « Héros-Limite », cet exilé dont le « bégaiement poétique » bouleversait la langue « non maternelle ». Elle découvre, à travers le beau film de Sangla, la présence frémissante, le phrasé intense qui, de chaque lecture du « funambule », faisait un événement. Au-delà d’un hommage à Ghérasim Luca - qui n’est nommé qu’au terme du récit -, ce premier roman, sombre et fervent, est une saisissante traversée nocturne : le parcours incertain d’une lectrice troublée, fascinée, inquiète de sa propre démarche - en exergue, une citation de François Bon affirme : « On ne choisit pas une histoire à l’extérieur de soi-même. » M. Pn. Fayard, 182 p., 12 €.