DOSSIER Jean-Michel Palmier

(Sommaire complet à la fin de cette introduction)

A l’occasion de la sortie en librairie le 17 novembre 2006 de Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu aux éditions Klincksieck, il a semblé important de saluer de manière conséquente la sortie de ce livre et la mémoire de son auteur, Jean-Michel Palmier.

Le projet de Jean-Michel Palmier est ancien. Après les travaux sur l’Expressionnisme, les réflexions sur la montée du fascisme et l’exil des intellectuels qui ont combattu la montée du nazisme en Allemagne, Jean-Michel Palmier a conçu au milieu des années 1980 ce projet autour de Benjamin.

Mais la maladie et la mort brutale en 1998 mettront un terme au développement. Il restait un manuscrit de plus de mille pages, manuscrit et archives confiées à l’IMEC. C’est dans ce fonds qu’attendait ce livre essentiel pour la compréhension de l’œuvre de Walter Benjamin. Ce Walter Benjamin est une somme. Imposant par son volume, impressionnant par son érudition, on rêve au sortir des 916 pages de lire les parties IV et V qui restent à l’état de fragment, de plan et de lignes tracées sur un horizon de travail.

Florent Perrier qui fut un ami de Jean-Michel Palmier, prit en charge l’édition de ce livre posthume (ainsi qu’une très belle et très dense préface qui déplie et traverse les termes qui structurent l’analyse). Avec la rigueur et la précision qu’on lui connaît, il nous permet aujourd’hui de découvrir ce livre passionnant qui a trouvé toute sa place chez Klincksieck, dans la « collection d’esthétique » dirigée par Marc Jimenez qui fut le collègue et ami de Jean-Michel Palmier.

Répétons-le, ce livre est une somme. Livre des livres (ceux de Benjamin, ceux lus par Benjamin), mais également livre dans le livre (une biographie éclairante de Walter Benjamin précède l’étude serrée du parcours intellectuel et de l’analyse de l’œuvre), ce Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu est d’une richesse infinie.

Le préalable de Palmier est de désacraliser la personne Benjamin ou les livres de Benjamin pour tenter de pénétrer dans la profondeur, la richesse et les pistes multiples et ouvertes qui composent la constellation benjaminienne.

« Assurément, son œuvre, dans sa fidélité surprenante à un nombre restreint d’intuitions qui ne cessent de s’enrichir et de se métamorphoser, n’est pas un monolithe. C’est ce qui lui confère, avec la magie du style, sa beauté insolite et sa profondeur. Plutôt que d’y chercher des réponses à des questions qu’il ne pouvait se poser, de le lire sans distance, de le réinventer à notre image, il est peut-être plus utile d’être sensible à sa mise en crise de tout discours qui s’énonce comme certitude et comme vérité. Au-delà de l’imbrication inextricable du politique et du théologique qui domine sa philosophie de l’histoire, son exigence d’affronter le « maintenant », de sauver au sein des ruines les « échardes du messianique », l’expérience des vaincus, garde la même urgence. »

(Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu, page 12)

Le projet est celui de la tension, de la maintenir sans rien céder, d’entrer au plus profond de la tension qui résonne dans l’œuvre, dans l’écriture et dans l’itinéraire de Benjamin. Palmier constate dans cette même page de son introduction que « plusieurs approches biographiques ont tenté de restituer l’étrangeté de sa vie, même si elles s’accompagnent d’un exposé souvent succinct de son œuvre. Assez peu d’études, par contre, ont cherché à éclairer la complexité de son itinéraire théorique, philosophique et politique, à explorer les correspondances complexes qui unissent souterrainement les différents objets de sa réflexion. »

L’enjeu est donc de dessiner l’interaction profonde de l’itinéraire et de la réflexion dans un moment historique déterminant. Palmier ouvre le chantier, tente une synthèse qui ne soit pas un système afin de comprendre cet éternel marginal de la pensée, des institutions, et des traditions politiques.

Il y a peut-être un fil qui nous permettrait d’entrer dans le livre de Palmier, celui du chiffonnier. A propos de l’analyse de Benjamin sur Baudelaire, Palmier évoque son « étrange métaphysique du chiffonnier ». (Ne pas rater à ce sujet la préface de Florent Perrier car il en donne une magistrale généalogie). Le chiffonnier, c’est l’être méthodologique de la modernité (son allégorie), celui qui rassemble les images dialectiques. C’est le grand lecteur du monde, lecture à partir de laquelle se découvrent les citations et les fragments du monde.

On sort littéralement stupéfié par la lecture de ce livre, par le travail et l’extrême précision de Jean-Michel Palmier. Chaque détail, si infime soit-il, s’appuie sur une bibliographie énorme, totalement reliée à l’œuvre de Benjamin d’abord, à ses liens avec Bloch, Kraus, Kracauer, Lukacs, Brecht, Horkheimer, Scholem, ou Adorno… mais également reliée aux courants artistiques, politiques européens de cette époque.


(Jean-Michel Palmier ; photographie : Estelle Adoud)


Le dossier constitué donne une part belle à ce Walter Benjamin publié par Klincksieck. Mais il cherche également à éclairer d’autres aspects de Jean-Michel Palmier. On découvrira donc sur remue.net :

- strate d’un souvenir pour Jean-Michel Palmier par Florent Perrier

- Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu : trois extraits du livre :

- extrait 1 : Sur Berlin, Hessel et Proust

- extrait 2 : Sur la critique littéraire

- extrait 3 : Benjamin : sur Baudelaire et les passages

- Extraits Fragments sur la vie mutilée, texte posthume bouleversant de Jean-Michel Palmier publié en 1999 par Sens & Tonka

- Eléments bibliographiques

- Balade photo de Dominique Hasselmann comme une évocation parisienne de Walter Benjamin

Et sans doute d’autres éclairages viendront enrichir ce dossier.

Remerciements : Bernard Palmier, Florent Perrier, Marc Jimenez et Jean-Marc Loubet pour les éditions Klincksieck, Hubert Tonka pour les éditions Sens & Tonka, Extérieur nuit, Jean Da Silva et Dominique Hasselmann, sans qui ce dossier n’aurait pu se constituer.

Sébastien Rongier - 13 novembre 2006