Journal du compte à rebours 2

Lundi 2 juillet, matin
Ce matin L. part au Japon pour une quinzaine de jours.
Sur le balcon, les trois derniers lis. Hier soir j’ai planté des boutures d’impatiences.

Il y a une quatrième rupture dans le déroulement du roman, dans la troisième partie. Après une succession de récits des habitants du village, c’est le récit de l’instituteur. Alors que j’écrivais la troisième version, tout à coup l’instituteur s’est adressé à Romane. Panique. Envie de tout arrêter, interrompre, fuir à toutes jambes. Mais je ne bouge pas. Le ciel vient de me tomber sur la tête : j’ai été repérée, on s’adresse à moi. Et avec beaucoup de chaleur et d’amitié. On me propose d’aller visiter l’école en cours de reconstruction. Je n’ai aucune raison de refuser, je pourrais seulement interrompre le chapitre avant sa fin pour éviter l’échange. Mais la narratrice répond oui. L’instituteur lui apprend qu’il connaît Paris, qu’il y est venu au moment de l’élection de François Mitterrand, fait remarquer comme le ciel est bleu, etc.
À ce moment-là, comme le texte m’adressait la parole j’ai compris que ce roman avait sa raison d’être.

Deux romans avec de tels effets de rupture dans le récit : L’Organisation de Jean Rolin, entre le premier et le deuxième chapitre. Le narrateur a une arme dans la main, le chapitre s’interrompt sans qu’on sache s’il va tirer. Plus loin, page 126, on apprend que l’un des deux hommes a tiré. Probablement celui du premier chapitre.
Il ne s’agit pas d’embrouiller le lecteur. D’ailleurs le lecteur n’existe pas, quand on écrit. Il ne s’agit pas non plus de ménager un quelconque suspense. Il s’agit de se tenir en équilibre entre le récit et soi. C’est assez complexe à expliquer : à la fois on n’est pas le narrateur (je ne suis pas Romane) et on est encore plus le narrateur que le narrateur lui-même. Un roman ne ment pas, ne doit pas mentir. Un des éléments d’une probable éthique romanesque. Ou mentir d’un mensonge qui fait partie du récit. Mais je parle ici du mensonge entre soi et le narrateur. Il arrive qu’on mente, qu’on en écrive trop ou pas assez – par ignorance, par incompétence. On ne sait pas tout, on apprend, on découvre tout cela en le pratiquant.
L’autre roman, c’est Pastorale américaine de Philip Roth, quand la narration passe tout à coup de la bouche de Nathan Zuckerman à celle de Seymour Levov le Suédois. Je n’ai pas retrouvé la page. Avant de commencer à écrire, celui-ci est une nourriture romanesque trop forte. Je peux à peine le toucher.

La quatrième rupture narrative est arrivée durant le travail de la troisième version.
Je ne sais pas ce qui va se passer dans cette version que j’appelle pré-définitive. (La définitive sera celle qu’aura lue un éditeur.) Tant qu’on n’y est pas, on ne sait rien. On peut susciter, organiser des conditions, seulement ça. Y penser ne dit rien de ce que construira le travail.

Organiser les conditions : s’assurer des rentrées d’argent prévues d’ici septembre par exemple.
Aussi : nettoyer la table (maintenant c’est encore trop tôt), rapprocher le manuscrit, écarter le reste. Les trente centimètres de hauteur des différentes versions (photo en logo) sont pour le moment en haut à droite de ma table de travail (à la considérer comme la surface d’un tableau). Il faudra écarter la pile des divers et le scanneur (sous la table) de façon à n’avoir que ces versions à portée de main et de vue. Les feuilleter, les relire, se rassurer ainsi.

Sur le mur à ma droite quand je me tiens face à l’ordinateur, les plans qui se sont succédé depuis 2002.





Pas ouvert le roman depuis janvier.
Régulièrement je prononce cette phrase : « mon amie Zita dont je vais vous raconter l’histoire » et tout le roman est là, présent. Sensation de donner voix à tout l’accord possible dans l’acte d’écrire.
Cette phrase est probablement une des clés du roman, pas seulement du point de vue du récit, de celui du travail aussi. Elle marque probablement une tentative de rapprochement (une des – restons modeste) entre celle qui écrit (moi) et le moi de la fiction. Ne sais pas trop ce que ça signifie. Peut-être que « l’ennemi intérieur » accepte à ses côtés un « ami intérieur », que le « témoin contre » accepte un « témoin pour ».
Ont été écrits successivement : « Zita », « Zita dont je vais raconter l’histoire », « Zita dont je vais vous raconter l’histoire », enfin « mon amie Zita dont je vais vous raconter l’histoire ». Ce sont les étapes d’une réconciliation, si réconciliation il y a. Au moins dans le cadre de ce roman car je ne vois rien autour de moi avec quoi avoir le désir de se réconcilier.

Viens d’écrire dans mon Journal papier (tome XV, commencé le 4 avril 2007) : Pour cette période, voir le Journal du compte à rebours, comme j’avais écrit il y a quelque temps : Du 1er au 5 juin : Berlin.
Je donne de mes nouvelles à mon Journal, qu’il ne s’inquiète pas de mon absence. Et ne me fasse pas la tête quand j’y reviendrai. L’écrit est susceptible, malgré tout.

Peut-être en train d’écrire l’Épilogue du roman.

Plus tard. Et maintenant, en route vers la ville.

Plus tard. Encore cette question des ruptures dans la narration. Peut-être faudrait-il mieux parler de décrochages. Il faut imaginer les différentes nappes d’une narration, consécutives ou parallèles. Une nappe commence. Elle avance, conduit quelque part. Pendant ce temps, hors cette nappe, non écrite, dessous, souvent pas envisagée, une autre nappe a déjà commencé. Qui raconte quelque chose qui se déroule pendant la première nappe, parallèlement. Et tout à coup il y a jonction dans le déroulement. La première nappe doit alors s’interrompre et céder place à la deuxième. Cette deuxième nappe peut soit reprendre dès son début à elle, soit, avec plus de « sex appeal » (Marlene Dumas) (mais on ne décide pas de cette qualité-là), déclarer son cours à l’instant où il rejoint le cours du premier, et sans que les deux cours entrent nécessairement en contact.
Ca ne relève pas de ce qu’on ne veut pas dire ou qu’on voudrait taire. On touche là à la façon dont la narration avance dans ses profondeurs, chemine dans des souterrains.
Une nappe n’est pas une partie de la narration mais du moteur du texte.


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Dominique Dussidour - 2 juin 2007