Testament numérique

la souris touche l’image





Le propre d’un testament est de n’être motivé par aucune cause fausse, illicite ou immorale, et de n’exprimer que les vues du testataire, à un moment donné, sans prétendre à une quelconque vérité d’ordre général. Mais il est aussi le lieu d’un rite commun où chacun, qu’il soit ou non écrivain, éprouve le besoin de traduire l’inquiétude que lui inspire soudain son corps – souvent suite à un accident, à une maladie, au décès d’un proche – et d’apaiser cette inquiétude en déposant ses possessions, mais surtout sa vie, en tant que somme, dans le langage. Faire don de soi au langage qui est la forme aboutie de la volonté.




- Ceci est mon testament numérique qui révoque tout testament antérieur de même nature.

Je, soussigné XXX, domicilié à XXX, XXX, prends dès à présent les dispositions suivantes, fixant les clauses, et ordonnant les suites, de mon décès numérique :

1. J’institue mon corps, lieu de patience et d’unité, en tant que légataire universel en pleine propriété de mes biens numériques.

2. Toutes les forces immédiates, toute la spontanéité, toute la vitesse, toute l’impudeur, toute l’invention, tous les assouvissements, toute la liberté, toutes les facilités, tout le morcellement que m’offre l’écriture sur Internet seront différés, puis redistribués au profit d’une écriture au long cours, au profit du désir.

3. Si j’ai des doutes quant à l’efficacité du présent document – peut-être est-il illusoire d’espérer fabriquer un corps avec des membres épars, peut-être est-il juste trop tard – je sais que l’élan qui me pousse à le rédiger repose sur un fait : je n’ai aucune chance d’atteindre mon but en vouant le peu de forces dont je dispose à la joie d’ouvrir mes cuisines pour y faire la fête, au lieu de faire des gammes dans ma chambre.

4. J’ai traversé une terrifiante mort cérébrale lors de ma dernière hospitalisation. Sans entrer dans les détails d’une anamnèse qui n’intéresse que ma famille, j’ai cru, durant plusieurs jours, que ma vie d’écrivain était désormais derrière moi - le diagnostic des médecins ne permettait pas d’en douter – et que la crise d’aphasie amnésique qui avait pétrifié mon cerveau allait m’enfermer pour toujours dans un profond abandon, balisé par de rares et fades colères. J’en suis sorti, contre toute attente, mais je sais que ces crises vont se reproduire.

5. Notre noyau de parole est en papier mâché.

6. J’ai décidé de tout faire pour mettre le monde entier entre moi, et cet enfer.

7. Le rire et la tendresse demeurent...


— -x---

fait sain de corps et d’esprit, en l’absence de témoins

ni daté, ni signé



en écho, dédicace de Fred Griot
book 0 | p49 - il y a des trous de silence