Jérôme Gontier ⎜ Légendes de Painterman (extrait)





Durant l’été 1994, Laurent Marissal, peintre, est embauché comme agent de surveillance vacataire au Musée Gustave Moreau, à Paris. Printemps 1997, il se méta-morphose en Painterman, peintre-tout-le-temps : ses œuvres clandestines, visibles – invisibles, réalisées au sein-même du musée, en transformeront durablement l’espace comme le temps. En octobre 2006, publication de Pinxit [1] qui lève le voile tandis qu’un blog, entre autres choses, continue le travail… pictural.
Tout au long de ces années Jérôme Gontier, écrivain, regarde, écoute, prend des notes, –décide de romancer tout ça : Légendes de Painterman… Ces Croquis liminaires en sont les premières pages.


Croquis liminaires







AUX PHAMILLES



Au commencement il y a le Grand Corps (ou Corps Social ou Panse Acide ou Grand On ou Ere ou Très Grand Manie-Tout). Le Grand Corps, entre autres attributs, pos-sède une Grande Bouche, un Gros Ventre et un Gros Cul : il avale par sa Grande Bouche, digère dans son Gros Ventre, chie par son Gros Cul, – et la boucle est bouclée. On n’é-chappe pas au Corps, totalitaire par définition puisque tout et partout ; on se trouve toujours quelque part dedans : sur la langue, entre les dents, sous le palais, dans la glotte, le colon, au ras du trou du cul, – peu importe et ça varie beaucoup, ce qui fait que l’on ne s’ennuie pas, jamais : on voyage… Mais le Grand Corps parle aussi, par tous les bouts. C’est là son côté sympathique si l’on veut, son côté positif… Et il ne profère, mutatis mutandis, qu’une seule et même chose depuis que le monde est monde et le Corps Corps : profère qu’il aime, ni plus ni moins ; par là postule au Un alors qu’il ne doit son existence en vérité qu’à la mastication, l’émiet-tement, l’excrétion par petits bâtonnets qui sont son travail quotidien, son labeur et sa seule raison d’être. – Bref : le Grand Corps est une abstraction très physique, très mentale, très réelle et le Grand Corps est Tout-Amour puisqu’il est tout, tout embrasse et trop étreint.

Sachant qu’on ne règne durablement qu’à morceler le Corps a délégué son pouvoir aux Phamilles : lieu zingué où des ailes et des cuisses piaillent, travaillent à la reproduction des leurres et du reste, bouclent les portes à double tour et forniquent entre elles, dans des relents de foutre mort. Les phamilles (cercles et milieux) tranchent dans le vif, cisaillent les articulations, fouettent les surfaces et les arasent, pressent les bords, éructent l’homogène aux mille bouches, cultivent en serre meules et babils…
Autant peut-on trouver à jouer à l’intérieur du Corps, autant des Phamilles ne peut-on que s’arracher non sans cris, bobos et récriminations : un divorce brutal… Car les Phamilles ne supportent pas la défection et l’appel d’air qui s’ensuivra, les flonflons qui bougent tout seuls avec personne dessous : il en va de leur survie à elles… Le Grand Corps ne craint rien, il sait qu’il est le tout ; les Phamilles tremblent sur leurs bases balayées par le vent. C’est cela même qui fait leur force : la peur, ce spectre en elles qui les fonde et qui les scelle. Elles se savent en permanence sous la menace d’une révocation qui substituera une forme à une autre selon des modalités fixées par le Grand Corps maître ès aménagements et réhabilitations ; se savent fragiles dans la nuit qui tombe : ainsi s’expliquent leur rage, leur acharne-ment, leur attachement sans limite au Corps. Mais à rebours, celui-ci qui est le Tout n’est rien s’il ne s’appuie sur des sbires et des séides, s’il ne se ramifie… Il y a entre eux ce qu’on appelle des vases communicants, une dialectique raffinée, imparable.
– On admettra qu’une telle situation possède une perfection qui fait plaisir à voir…





CLOISONS, MEULES ET BABILS



(Quant à là-dedans l’individu plus-que-moderne il vit dans les cloisons. Il est cloisons. Son corps est tout plein de cloisons et sa langue est toute pleine de cloisons et son temps est tout plein de cloisons, d’ailleurs ce n’est pas un temps mais des temps – cloisonnés. Les espaces que définissent en les séparant les cloisons sont dévolus à des tâches et des fonctions étanches : on ne passe pas les cloisons ; celles-ci s’ouvrent aux heures réglementées pour laisser passer des corps et s’échapper le temps.)

Moudre menu babiller afin de recouvrir ce qui pourtant saute aux yeux et aux oreilles de qui a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre : ce rêve éveillé du Grand Corps de faire corps puisque c’est lui, ce rêve non-dit, qui fait à la fois sens et lien ; qui fait sens, donc lien, donc Phamille. (L’institutrice nous parlait sans cesse des Trois Singes. Vous connaissez peut-être cette statue… Elle représente un singe avec les mains sur les oreilles, un autre avec une main sur les yeux, le troisième avec une main sur la bouche. Eh bien, elle aurait voulu que tous les petits Noirs adoptent cette atti-tude : ne rien entendre, ne rien voir, ne rien dire. Voilà tout ce que j’aurais voulu vous raconter lors de mon concert mais, par malheur, les forces du diable ont abattu Johnny Coles, mon trompettiste. Ne disposant plus que de deux voix mélodiques au lieu de trois, j’ai dû y renoncer. J’ai failli en crever. Heureusement, je ne peux pas mourir encore.)





SOLEIL



C’est dans ce cadre général suspeint (Grand Corps, Phamilles et Cie), tangible et très labile, à l’intérieur de ces lois (cloisons, meules et babils) où tout individu tâche à ne pas crever encore, que Painterman dont on va tracer la geste exécute son œuvre. – Si l’on n’échappe pas, jamais à l’ère plus-que-moderne ou pas, ce qui en revanche est très nouveau pour qui veut regarder ici, c’est que notre héros-à-venir, j’ai nommé Painterman, applique sa peinture corrosive et rieuse dans les articulations mêmes du cadre et de ses lois ; c’est que ce faisant il ne fait pas que révéler : il peint, il (dé)peint, il repeint. Recouvre tout de sa jouissive action de peindre.
La peinture n’est pas faite pour décorer les appar-tements. Elle est un instrument de guerre, de défense et d’attaque, contre l’ennemi. Non seulement une efficace manière de sauver sa peau, mais aussi l’instrument qui fabrique un soleil personnel – et puis ce soleil-même.

(Mais avant cela, il était une fois LM, chair et os, avant qu’il ne se peigne. Petit bonhomme coriace, cheveux bruns et yeux noirs portant dans tout lui quelque chose têtue, enragée, définitive et comme venant de loin, lignée de mau-vais bougres. Puisqu’il appartient à chacun de se reconnaître un destin celui d’LM se forgea donc en des héros douteux, – des hors-la-loi. Il possédait avec lui, dans son dos, un héri-tage : cet héritage n’aima jamais les clous.
Peintre-pendant-son-temps-libre en sa préhistoire (celle de la chambre d’adolescent, de la table à dessins et des premiers croquis que je connus ; de cette Brasserie de nos débuts où, dans une encoignure de la salle, environnés de vitres et de miroirs nous tracions – chacun son style – les contours d’une vie intégrale) : tel fut d’abord LM et qui n’aurait de cesse, coûte que coûte, que de réaliser Painter-man, homme-peinture, homme-peintre. Dont acte.)





DESSEIN



Ecrire ici ce quelque chose peint.

Sur fond d’ère, motif triple : Painterman, vivante figure de légende ; LM, qu’il ne faut pas confondre avec le précé-dent qui est son œuvre (sur pattes et vice-versa et pas seule-ment) qui accomplit des œuvres ; les œuvres du précédent exposées ici et là tout le temps + celles (invisibles ?) tapies dans la mémoire. – Dessein de conversion, donc : d’une surface, d’un langage l’autre.
Ecrire ce quelque chose qui est peint à partir de ce que je suis en propre. Ce que j’aurai à en dire, toujours, sera une fiction redoublée : à côté, en plein dedans. Tracer sa geste en méditant ceci (Qui veut se donner à la peinture doit com-mencer par se faire couper la langue) versus cela (Qui veut se donner à la littérature doit étoiler sa langue).
– Tableau partial, coupe.
Autoportrait(s) de biais, en négatif.
Divagations, littérature.

(Comment un individu, depuis toujours travaillé du dedans par la peinture et du dehors par les nécessités, parvient à prendre possession du cadre qui le ceint pour le reondre à sa main, selon son temps, son désir ; comment il parvient à jouer de lois qui ne sont pas à lui pour leur imposer, du dedans à elles, une danse des signes et qui les défigure, un arsenal de lois à lui – picturales – : voilà en gros la geste qu’il me revient de chanter ici… Plutôt voilà ce qui, dedans, n’en finit pas de m’enchanter. J’entends en effet, je lis dans le destin de Painterman une haute légende : celle d’un individu qui ne renonce pas à la plus noble des créa-tions humaines – un soleil qui soit à soi. Qu’au demeurant le Painterman que je dessine, l’LM que j’écrirai soient plus que leur modèle « qui n’est qu’un homme » m’importe peu. Je ne me dois à aucune vérité. Ceci est, au sens propre, une hagiographie.)

Or, voici ce qui un jour advint…





On retrouve également divers textes de Jérôme Gontier sur remue.net

[1Editions Incertain Sens, Rennes, octobre 2006.