For, d’Emmanuel Laugier : le poème à l’épreuve du dehors.

Emmanuel Laugier sera l’invité d’Alain Veinstein à France Culture, au cours de l’émission « Du Jour au lendemain », pour la parution de For, le mardi 29 juin 2010 à 23h50.


C’est une somme que donne à lire, dans ces quelque deux cent cinquante pages de For [1] Emmanuel Laugier, le précipité d’une inquiétude qui le point depuis toujours, qui est la source, la matière même de son travail poétique.
Je dis « point » pour faire pendant, par un semblable emprunt à l’ancienne langue, à ce titre, For, qui fait référence, en même temps, et au « dehors » (le latin foris), et à l’exception, à ce qui est mis de côté, hors de portée, à ce qui est hormis.
Le caractère insolite de ce titre [2] me renvoie au petit livre du même auteur, Tout nôtre ær se noircit, paru en 2002 aux éditions 1 : 1 (poésie) [3] qui est emprunté au livre de du Bartas, La Sepmaine, dont il voulait être, selon le principe de cette collection, un écho « moderne », et dont le thème, la création du monde, n’est pas éloigné de celui de For  : s’il est vrai que c’est d’une perpétuelle naissance au monde, et donc d’une perpétuelle invention du monde, qu’il s’agit dans ce dernier livre, comme, implicitement, dans les précédents.

Je précise : la question centrale des livres de Laugier [4] revient au fond toujours à celle de savoir comment aller au monde sans se laisser abuser dès l’abord par les lumières artificielles qui prétendent l’éclairer – qu’il s’agisse des lumières électriques qui trompent la nuit, comme aussi bien sans doute de celles de la raison qui discourt sur le réel et l’encadre.
Comment faire aussi pour que le corps, à commencer par la tête (« Tout est à l’envers/dans ma tête en bois »), les pieds, les jambes, le dos « vertébral », se libère de la mécanique sourde à quoi le destinent ses fonctions sociales, celle du travail en particulier, pour qu’il puisse sonder et entendre la vérité de sa présence : « lumières sont de nuit de jour/ elles font la fatigue d’être là où/ sommes/ plus que plus que jamais/ jamais/ enroulés par de l’ordinaire/ catalogué juste/ or il faut sortir/ prendre l’air dans la / rage poursuivre »

Sortir de l’ordinaire, c’est ce que fait ce livre, ce poème, qui rompt les chaînes de raison à quoi nous obligent la clarté du jour, la distance calculée et maîtrisée, le proche, où l’on doit agir, l’autorité du présent. « Au réveil », c’est toujours « midi »...
Qu’il s’agisse d’un voyage en train, de jour, ou en voiture, la nuit, d’une approche d’une île dont la circularité émeut, île réelle comme celle de Groix, dont la carte figure dans le livre comme effigie, ou île symbolique qui est la figure intérieure [5] de chacun « parce que l’île est notre contenu/ c’est elle qui bouge et fume en nous/ même si nous ne la voyons pas », voici que le poème, dans son avancée elliptique, faite de reprises, de syncopes et de multiples échos, fait apparaître le nouveau monde : il n’est pas donné, mais son image se profile, se glisse, dérive, dans la distance énigmatique du dehors, comme le ferait un fondu enchaîné, et ses sons à peine décodés retentissent, murmurent, jusque dans le secret du corps, filtrés par lui, et atteignent à travers la brume d’un sommeil qui vient, et que favorise le déplacement continu du véhicule, le « bol/ de tête ».
Le poème privilégie ces états de semi-conscience, ceux de l’endormissement, ceux du rêve, que favorise le voyage de nuit ; ou la langueur, la rêverie, qui accompagnent le trajet en train.
Les lieux, dans ce cas, ceux qu’on retrouve souvent dans la poésie de Laugier, la place, la route, le stade, sont évoqués à travers ce qu’en donnent, fugitivement, les sens : par exemple les taches de couleur sur le terrain de foot, comme dans un tableau de Nicolas de Staël, saisies « par la vitre/ où tu te penches un jour/ le vert massif des champs/ se détache des tricots/ vifs sur le stade ».
Cependant que le passé, les scènes d’enfance au Maroc, les scènes d’origine, reviennent par bribes, ou longues traînées, dirait-on, travailler ledit bol de tête ; sans qu’on les ait sollicitées, les voilà qui « infiltrent le présent ».
Or, les mouvements insidieux de ces retours, « existe(nt)/ et n’existe(nt) pas/ dans l’entre-deux du jour » : et tel est bien le lieu improbable que tente de saisir, d’habiter, la conscience, ce présent que peuplent des ombres et, au dehors, des éclats de présence.
Ce qui fait que souvent, en effet, « tout notre aer se noircit »…

Et voilà ce que poursuit le poème : ce qu’il cherche, dans une avancée qui soit aussi fidèle que possible à l’expérience, c’est à la saisir, à l’éclairer, cette expérience, à lui donner toute la lumière possible pour la rendre enfin visible, lisible, dans la page. Et offerte en partage.
Mais il court là un grand risque : c’est que la parole colle si bien à la traversée dont elle poursuit le chiffre, qu’elle aussi risque sa propre déconstruction, tombe parfois en lambeaux, comme on le voit par exemple dans certaines séquences [6].
Il faut admettre ce paradoxe : écrire est parfois cet échec qui coïncide avec un « désécrire » [7].

Et pourtant, tel est bien l’enjeu du poème : assumer ce risque.
A cela, la poésie d’Emmanuel Laugier a toujours été fidèle ; « c’est la même histoire depuis le début » [8] ; elle trace un chemin très singulier dans la poésie contemporaine, éloigné des enjeux formels aussi bien que de l’épanchement lyrique. Elle exige beaucoup de son lecteur ; mais c’est bien à lui qu’elle est adressée [9].
Et c’est toujours la même question, celle que que pose à chacun la poésie, à travers la nécessaire médiation des mots du poème : qu’en est-il de notre naissance au monde, naissance toujours remise, toujours compromise, toujours en quête de « l’enfantin exercice d’y être » [10].

quand on approche de l’île
on croit à sa distance -
on a raison de croire à elle
il n’y a que cela pour nous
un peu de temps combiné avec un peu d’espace
alors on se rapproche d’une île puis -
puis nous en éloignons
et ce que fait l’île avec nous
cela non cela
nous ne le voyons pas




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Jean-Marie Barnaud - 6 mai 2010

[1For, 254 pages, est paru chez Argol en mars 2010.

[2Un seul court substantif, à la Emaz...

[3La date est importante ici, puisque la note en bas de la page 253 de For, la dernière, précise qu’il aura fallu huit ans pour mener à bien ce projet d’écriture, commencé précisément en 2002.

[4On trouvera sur remue.net de nombreuses références à l’œuvre d’Emmanuel Laugier, comme ici, ou ici.

[5For, du reste, peut évoquer le for intérieur.

[6(Voir p. 238-240.

[7voir p. 223.

[8p. 198.

[9Dans un bel articlesur For, paru en mars dans Poezibao, Yann Miralles fait remarquer que "for" peut aussi renvoyer à la préposition anglaise qui signifie la destination.

[10p. 162.