Hélène Frédérick | La fin de l’orange

C’est la fin de l’orange et je compte mes doigts de pied. Je me dis il est impossible que j’en aie toujours dix. Il est impossible. Kyomi me disait hier tu n’as pas encore de chatte. Ou alors elle est lisse comme une eau calme. Nous avons neuf ans et des poussières. Nous avons surtout des poussières et nous aimons les cerises. Nous comptons nos doigts de pied toutes les semaines. Il est impossible que nous en ayons encore et toujours dix.

Et il fait trop chaud sous la toiture de tôle. Il faut tout enlever. Nous avons neuf ans et de plus en plus de poussières. Nous enlevons tout. Pour ne pas crever. Le haut et le bas. Nous frottons nos ventres dans le sable, nous jouons au ver de terre esseulé. Il était une fois deux vers de terre esseulés sous la terre, et qui n’y voyaient rien, et qui eurent tôt fait de se cogner le front. Bonjour dit l’un, bonsoir dit l’autre. Qui dit vrai, qu’ils se dirent. Nous frottons nos ventres dans le sable pour qu’il y en ait jusque dans le creux, jusqu’au bord de nos nombrils, pour que tout soit bien lisse et que tout se renverse, comme on aime.

Ôte tes pieds de dessus ma robe elle me dit, glisse-toi dedans avec moi. À deux sous la robe, sortons seulement nos mains et attrapons les grands avant qu’ils ne nous rongent. Mais comme toujours on enlève tout. Au monde entier on montre fièrement nos paumes, et par exprès les seins qui sont juste là. On s’excite. Les grands aussi. On s’attrape. Et alors c’est comme une guerre dans la boue, ça glisse et les grands foncent sur nous, on ouvre tout, on se répand. Je me fais tant cogner qu’en fermant les yeux je vois de petites fleurs noires. On fait ce que l’on appelle la moue. On se fait la moue entre grands et petits. Ça se peut, je vous dis.

Un soir je veux ouvrir, pour voir. Entre les jambes de tout le monde il y a un cadeau Kyomi m’a dit. Je regarde le mien et tout se renverse. C’est bien la fin de l’orange je me dis. Je compte et recompte mes doigts de pied. Combien de temps il me reste. Maintenant plus chaud sous la toiture de tôle, maintenant une mer de Norvège. La pluie s’abat sur mon nombril, elle l’emplit. Combien de temps il me reste ? Les grands chiens errants et gras me regardent. Nous voyons nos cheveux faire des ombres sur le plancher de bois peint saumon. Des grains de sable entre les lattes. Il faut les compter et entrebaîller les cuisses. En aspirant. C’est le jeu. Et c’est parce qu’il pleut toujours, et qu’ainsi la toiture de tôle ne suffit plus. Il faut le plancher de bois. Il faut pouvoir reposer au-dessus de la terre battue, mouillée. Jouer entre quatre murs. Les grands chiens reniflent bien. Chez elle et moi un haussement d’épaules, faux, qui voudrait prétendre à. Nues et à plat ventre, on se moquerait bien de tout, si l’on n’aimait pas le nez des grands chiens. Il y a du jaune sur moi, une trace de soleil. Ce sont les doigts de Kyomi. Odeur de macis. Une bataille dans la lise, comme on l’imagine, sur des rythmes de tambour, comme on les imagine, parce que nous ne savons encore rien. Et derrière le genou, dessous la sécheresse, dessus la lise, des lierres. Et des chiens. Ils croquent nos doigts de pied. Je le savais, je dis à Kyomi.

Il nous reste bien toutes nos mains, et tous nos ventres. Nous touchons pour voir. Sur le plancher saumon, de l’eau, du sucre, je n’ai plus de robe, c’est la fin de quelque chose. Pourtant plus de lise. Que de l’eau. Lisse. Une crue. Derrière les oreilles, des nids. J’ouvre un bras, et dans le coude, une marelle noire. Un petit pois, une craie taillée en bisot. La saveur, l’odeur du meurtrifié, des grands passants aux crocs craquelés, à l’ossature grinçante. Ils conclueront ici me dit Kyomi pointant la flèche formée à la rencontre de mes cuisses nues. Nos seins naissent. Il pleut. Sur nos joues, des sons plats. Sous la toiture de tôle, une gitane fumante. Mains jointes sur genoux troués.

Têtes inclinées. Kyomi en boule. Ongles souillés. Salis, elle me dit. Elle et moi éteintes et noires comme des bouts de cigarettes finies. On a bougé sous nous. La terre a tremblé sous nous. Entre nos cuisses blanches les crapauds sont venus chercher la mouche. Sont venus la croquer. Dans le coude de Kyomi, le petit pois. Je mange la terre pour nous venger. Je mâche le sable mouillé. Pas assez d’une toiture métal, il faut le ciel métal. Prières et gestes saccadés, prières en bouche arrondie de petite poupée. Assises, on boit. Et la gitane fumante fait un trou dans le sable mouillé. Nos pieds nus ne comptent plus leurs doigts croqués.

Le sol est perforé, comme une guerre. Kyomi tire sur moi, en nageant, comme une guerre. Le dernier chien défait mes tresses. Je joins mes mains, comme en prière. Je respire une camel. À mon âge.



Hélène Frédérick est née au Québec en 1976 et vit à Paris depuis cinq ans. Elle publiait en janvier 2010, aux éditions Verticales, son premier roman, La Poupée de Kokoschka.
Son blog.
Hélène Frédérick sur remue.net
Elle est à voir et entendre en lecture lors de La Nuit remue 5, de juin 2011.

L’image d’illustration est de Aude Choppin, dont vous pouvez visiter le site : http://www.audechoppin.com/

Guénaël Boutouillet - 25 juin 2012