Le corps de Pierre

Cette fois le poème de Pierre Garnier a cessé de se dresser comme une stèle : il s’est mis à l’horizontale, il a pris sa forme de tombeau. Comme toutes les créatures, comme les oiseaux, les plantes, les papillons eux-mêmes, Pierre Garnier ne reviendra pas de là-bas : « la mort est éternelle » écrivait à 80 ans l’auteur d’Une mort toujours enceinte. Si bien que la vie n’est peut-être qu’un songe pour chacun de nous. Le Christ ? Oui, il se dit qu’il est ressuscité mais sur quels témoignages se base-t-on ? Marie-Madeleine ? Les apôtres ? Thomas parmi eux s’est d’ailleurs permis de douter. Non, on n’en revient pas.
  Jusqu’à ce 4 février, je n’avais jamais vu le poète allongé. Le cercueil était étroit pour son corps de colosse. Comme pour une statue (de pierre) aux formes irrégulières, le corps de Pierre avait été installé avec tension, inadapté qu’il était à cette coquille. Il avait pris ses propriétés minérales et l’œil à lui seul percevait que ce qui avait été chair était désormais composé d’un tout autre agencement d’atomes. Pierre Garnier devenu grand bloc de craie. Roch, saint Roch de l’église de son enfance. Bloc placé dans un portail du vaisseau gothique de Notre-Dame d’Amiens. Saint-Christophe sur le flanc sud, rue Cormont ? Ou coquille d’huître, d’escargot ? Un calimuchon sec, vidé de sa sève ? Le monde entier tournant dans les constellations ?
  Avant de mourir une bonne fois, Pierre Garnier avait beaucoup vieilli. Il avait atteint les 80 ans et s’était laissé fêter comme jamais poète ne l’avait été en France depuis Victor Hugo. Les responsables politiques du département et de la région avaient encouragé une multitude de manifestations à partir de son œuvre : on n’allait pas pouvoir dire que la Picardie ne s’intéressait pas à la poésie. Pierre Garnier s’excusait presque de tant d’attentions soudaines, affirmant qu’en Allemagne il était courant de célébrer l’anniversaire d’un vieil auteur, surtout quand le nombre est rond.
  Et puis il y eut les 85 ans : le « tournant » des 85 ans. Le nombre n’avait plus la rondeur bonhomme des célébrations de 2008. Cet âge-ci s’installa dans la quasi-indifférence et ce fut la définitive disparition du désir. « Ça commence sérieusement à s’assécher, là-haut », dit le vieux poète en désignant son front. Si bien que même l’écriture qui sortait des premières heures de la matinée n’était plus aussi prolifique qu’autrefois. Pierre commença à entrer dans l’immobilité. Faute d’aller aux choses, il voulut que tout soit à portée de son bras tendu. Il devint le centre d’un univers qui l’enserra de plus en plus, se consacrant souvent à évoquer des souvenirs, élevant parfois la voix comme si c’était la seule agitation qu’il pouvait se permettre dans un espace de vie toujours plus étouffant, lui qui avait plusieurs fois fait le tour du monde, dont la valise était toujours prête.
  Plus question bien sûr de raccompagner le visiteur à la grille du jardin ni de tailler une bavette avec les commerçants ambulants : Ilse, la fragile Ilse se chargea volontiers de cette obligation. L’aventure allait se limiter à un déplacement de la table de cuisine à celle de la salle et au fauteuil du salon pour regarder C dans l’air à la télévision avant de monter dans la chambre faire sa nuit. À portée de main aussi, près de la porte qui donne sur le jardin se trouvaient les gamelles et les abris de la douzaine de chats recueillis d’année en année et alimentés comme des princes. Pierre Garnier aura attendu la fin de sa vie pour découvrir les chats : lui, l’ornithologue amoureux de tous les oiseaux, dont l’adoration allait plus à un rouge-gorge qu’à Jésus-Christ, voyait le chat en ennemi. A 85 ans, il leur donna tous les droits. Rosalie, la préférée, avait seule l’autorisation d’entrer dans la maison ; mais des permissions occasionnelles furent accordées aux autres. Du moment que les perruches, dans le couloir entre la cuisine et la salle, ne prenaient pas peur.
  Tous les soirs donc, C dans l’air et le dimanche à 19 heures le concert sur Arte. Et c’est peut-être ce qui a manqué à l’enterrement de Pierre ; de la musique. Il y eut des poèmes, discours et homélie, du chagrin et des sourires mais pas de musique. Dans le ciel, entre deux tempêtes, il y eut suffisamment de soleil et, très visible, un croissant de lune à 4 heures de l’après-midi. Mais pas de musique. Des corbeaux et des freux qui eux aussi écrivirent quelque chose noir sur blanc pour rendre hommage, mais pas de musique. Pour Pierre Garnier, au moment où on descendit son gisant au fond du trou, on aurait dû faire entendre la Chanson de Solveig ou un morceau extrait de la Cantate des forêts de Chostakovitch. Une dernière manière d’entrer dans le songe, « le songe qui pousse les mots, venus du fond des mers, sur la page ».
  On aurait dû aussi organiser la présence d’un vieil officier de l’Armée rouge, avec toutes ses médailles sur la poitrine ; de hérissons que Pierre nourrissait en faisant tremper du pain dans du lait ; de la pauvre Rosalie qui n’aura plus sa ration de crevettes fraîches ; d’un boulanger porteur d’une miche chaude qui aurait répandu l’odeur du fournil de l’oncle Léon. On aurait dû faire du cimetière de Saisseval une arche de Noé plus complète encore que l’originale, en n’oubliant pas les poules et les carpes ; commencer une petite conférence sur la porcelaine de Frankensthal, sur les jardins à la française, sur l’art roman, sur Tristan et Yseult, Héloïse et Abélard. Sur « le théâtre de l’éternité ». « Je laisse à ma mort un corps de géant », écrivait Pierre Garnier en 2008, quand il savait bien qu’il n’était pas encore question de mourir. En fait, ce 4 février 2014, Pierre Garnier a légué aux actuels restaurateurs du château de Picquigny un linteau de belle taille, belle forme et grande blancheur. Un corps déjà fossilisé pour rapidement rejoindre les architectures de craie de Picardie, les jupes d’une Madame de Sévigné de passage et les plus vieux organismes de vie pétrifiés pour « les siècles des siècles ».


Jean-Louis Rambour.




Nous rendons compte de l’œuvre de Pierre Garnier et de ses inventions dans le cahier « théorie, critique » de remue.net, hiver 2013.

Jean-Louis Rambour a publié une anthologie de textes de Pierre Garnier sous le titre Pierre Garnier, la conquête de l’espace aux éditions Le grand Nord (1997).
Pierre Garnier à écrit la préface à Théo de Jean-Louis Rambour (Corps Puce, 1996, La Vague verte, 2005), un poème consacré à la guerre de 1914-1918 et à l’un de ses soldats.
Parmi les dernières publications de Jean-Louis Rambour : La Vie crue, Corps Puce, 2012 (encres de Pierre Tréfois et préface d’Ivar Ch’Vavar) ; « Tantum ergo », une nouvelle publiée dans le recueil Das Gesetz vom Fall der KörperZwölf Erzählungen über die Arbeit / Loi de la chute des corpsDouze nouvelles du travai chez Aschendorff Verlag, 2013.


Laurent Grisel - 10 février 2014