« propager un feu noir », Patrick Chatelier

Dernier livre paru : pas le bon pas le truand (éditions verticales).
Patrick Chatelier sur remue.





Le pas, vous l’avez franchi. Vous traversez un champ d’intensités, qui vous traverse. Vous y êtes sensible : cela devient un paysage qui replace en déplaçant, qui met votre être en jeu dans une familière étrangeté. Vous n’avez plus qu’à apprendre à son contact, vous livrer à ses courants, composer avec ses altitudes et ses fréquences, hautes ou basses. Quand l’une des intensités se fiche en vous, quand cette piqûre persiste et irradie, elle rappelle d’anciennes piqûres comme elle en appelle de nouvelles, qui se succèdent sur le chemin sans voie que vous suivez, aiguillonné sans guide, toujours et à tout âge au milieu de votre vie. Vous faites alors des rencontres, qui sont des combinaisons d’intensités allant et venant, apparitions sur le point de se dissoudre, soupirs ou frémissements, failles où plonger le plus loin possible. Vous y voyez une cohérence qu’aucun autre ne verrait sans doute et qui vous pousse à incarner ces intensités, à devenir fil pour leur permettre de vibrer : vous êtes une créature de l’espace-temps que vous créez.

Vous n’avez pas conscience de risquer quoi que ce soit, à part le milieu de votre vie – c’est d’ailleurs votre unique possession. Là où vous êtes, c’est tout ce que vous avez.

Surgi devant vous, un panneau fléché indique : la vérité. Vous y croyez sans y croire. Vous vous demandez quelle fiction a pu engendrer ce décret, cette promesse. Et sur quelles autres fictions elle ouvrirait. Vous savez que la vérité comme le soleil ne se regarde pas en face, un regard brûlé ne peut transcrire ce qu’il a vu : vous avez besoin du décalage, du contournement, du faux pas de la fiction pour l’approcher. Ainsi vous effacez sur le panneau la vérité, puis vous vous partagez pour suivre en même temps les flèches aussitôt apparues dans toutes les directions.

Vous avez de la ressource, semble-t-il. De l’endurance. Vous maniez le palimpseste, les sens, le néant. Si vous n’étiez pas si seul, un de vos semblables [1] vous dirait Bravo.

Vos fictions, en prenant forme et consistance, cristallisées en nébulosité, déclinent des variations qu’on nomme histoires, et même, le champ d’intensités devenu champ fictionnel avec une apparente unité, histoire au singulier (accompagnée d’autres termes aussi exotiques tels que personnages, récit, intrigue). Vous voilà bien : vous jouez semble-t-il au démiurge. Auriez-vous basculé dans l’artifice ? De quel droit vous affubler d’une autorité d’auteur alors que vous restez par nécessité, par pacte avec une matière qui est vous et n’est pas vous, au niveau de l’enfant d’avant le langage dont l’univers n’est qu’un champ d’intensités, un magma de sensations où le langage puise et dont il garde trace, innervé par le magma fantôme qui le rend vivant en faisant trembler ses genres et ses catégories ?

Mieux vaut alors lâcher les fictions du moi. Mieux vaut replonger dans la sphère et tout reprendre, aller interroger les miroirs que vous avez laissés au bord du chemin comme autant de bornes, pour voir s’ils ont tout dit.

Cela, en fin de compte, vous l’appellerez peut-être roman. De cela, tout au bout du compte, vous ferez peut-être un roman.

Vous savez bien que règnent, dans la communauté humaine à laquelle vous prenez part, d’autres fictions qui font paraître les vôtres de peu de poids : fictions grosses comme des maisons, exclusives, créées pour assécher l’infini des possibles et planter les frontières d’une réalité occultant le réel – le réel c’est-à-dire le multiple gouvernant l’individu dans son être premier. Vos fictions mineures cherchent à travailler d’autres endroits, de la cité et de l’existence, à réveiller dans ses débords le réel, à propager un feu noir pour, à travers une langue à la fois intime et étrangère, prendre corps.


P.C.


14 mars 2014

[1« Mais où sont-ils, mes semblables ? demande le chien narrateur des Recherches d’un chien de Kafka. Partout et nulle part. »