Dominique Dussidour | Le rêve d’Annie

La violence m’a coupé le souffle. Je regarde les visages des morts, des vivants. Les bougies allumées. Les larmes. Les phrases reprises en boucle, en anglais, en espagnol, en allemand, en italien, en danois, en portugais, en flamand, en néerlandais, en arabe, en persan : Je suis Charlie qui me met mal à l’aise car je ne comprends pas s’il s’agit du verbe être ou du verbe suivre, je mets la phrase au pluriel : sommes-nous Charlie ou le suivons-nous ? Je me tais.

Dans la nuit du mercredi 7 au jeudi 8 la violence déborde dans un rêve. Le rêve ne m’appartient pas en propre. Annie avait vingt-deux ans. Le dispositif du rêve vise à empêcher la jeune fille de disparaître à nouveau. Nous sommes un certain nombre d’adultes à parcourir les appartements où elle a vécu, les salles de cours où elle a étudié, les endroits où elle a travaillé, les rues, les places où elle s’est attardée à sentir le soleil, la pluie, la neige sur ses mains, son visage, les hôpitaux où elle a été soignée, les chambres où elle a dormi. Parents ou pas d’enfants, de nos enfants et des enfants des autres, nous partageons sa disparition. Avec elle ont disparu nos espérances, nos illusions. Nous ne la trouvons pas. Nous nous rassemblons régulièrement pour faire le point sur les lieux où elle n’est pas. Nous devons la trouver avant qu’elle ne disparaisse une seconde fois. Elle n’est nulle part. Elle a fui, d’avance, la salle de rédaction où douze personnes ont été abattues par deux jeunes hommes armés. Elle aurait téléphoné à sa mère, tu as vu ? Elle n’est pas dans le petit cirque en bord de Seine, ni sur la piste ni sur le trapèze. Nous scrutons les eaux. En vain. Nous ne la trouvons nulle part. Elle aurait eu trente ans, elle aurait peut-être eu un enfant qu’elle serait allée chercher à l’école et qu’elle aurait serré contre elle, vivante. Elle a fui le silence, les bougies allumées, les larmes, les phrases reprises en boucle, notre émotion. Elle a fui, d’avance, ce qui va s’ensuivre.

Au réveil je me demande pourquoi la violence de ce jour a choisi, dans le répertoire des violences du rêve, ce récit-là, l’histoire d’Annie qui, il y a huit ans, a renoncé à vivre plus longtemps.

10 janvier 2015