Fanny Garin | Transformation

Je ne sais plus ce que l’on m’a raconté, ce qu’ils racontaient tous mais je sais, je sais seulement, toi, ce que tu m’as dit, ce soir-là, quand tu étais dans mes bras pour, quelques sous quelques minutes, tu pleuras à peine seulement beaucoup pour un soldat, amour soldat, ma légende des villes blanches aux murs blancs de légende,
Tu disais,

Et j’avais rêvé ces jours de guerre, et la vie n’était pas une succession de sexes qui me rentraient dedans mais un regard soudain plus tendre qu’un autre, plus tendre que tous, légende,
Un regard qui m’aurait dit,

Je désire ta peau la tienne et non celle d’une autre mon amour je regarde ton corps aux, tissus rouges et, bordeaux, et je vois, je vois qu’il est lisse et n’attend que mes grosses mains qui ont tué, torturé, électrisé.

Et mes yeux auraient dit je te pardonne amour avec tes yeux d’enfants

Tu disais,
La plissure de ton drap prend la forme du corps endormi de l’ennemi, du corps déchiré du copain,
Et j’aurais couvé ton corps pour en calmer les frissons,

Maintenant je regarde tes yeux, l’humidité ambiguë de ton regard, et je sens, il est encore là, celui qui ose avec le blanc de ses yeux révulsés te soutenir un regard de vengeance, Tu dis je vois dieu dans ses yeux, la haine dans ses yeux, je vois eux, partout, mille hommes cachés aux murs blanc de la ville, se battent, hurlent pour la terre des sécheresses, les barbares, les saltimbanques, les sauvages, les machettes, les femmes aux yeux noirs, les femmes, je te vois ployer peu à peu, je vois ton sang qui goutte délicat à la terre : des petits trous des arbrisseaux que ça créera, de grands arbres qui auront en eux le tumulte de vos haines, ils cacheront les maisons, ils seront vos ombres nos haines.

Maintenant,
Maintenant je suis dans une chambre, pierres sèches aux rideaux rouges
Et je vole, je regarde le dos des soldats, leurs dos comme des constellations d’étoiles,
Et l’ailleurs
Ils me prennent les hommes et quand j’en ai fini d’imaginer leurs vies mon corps se roule aux vagues
J’imagine je viens de la mer
J’imagine l’homme se noie dans la mer, sa chemise déchirée

Puis je regarde le visage entier de l’homme et ses yeux je me demande d’où cela vient des yeux
Et si tous les hommes eurent des yeux

Je devais voler pour oublier le sang de leurs mains qu’ils collaient à mes cuisses et
Je ne leur en voulais pas, je,
J’observais
Puis je sentais dans mon corps comme cela affluait
Les horreurs, les couleurs fauves. Cela, cela prenait mes veines, les chants prenaient mes veines,
Mes veines palpitaient
Maintenant le petit soldat aux étoiles de rousseurs s’en va
Et maintenant je regarde les murs de pierre je suis
Une rivière
Maintenant le nouveau soldat enjambe la rivière et je recueille l’oiseau noir entre mes petites mains et le soldat a une gueule nerveuse, maintenant il ne peut plus me prendre et il pleure et je ne sais que faire de lui alors je caresse les veines de ses bras et
Sa tête, sa tête je la mets sur mes seins et j’attends, que sa respiration s’apaise, j’entends

Dehors il n’y a pas de masse hurlante à dévaler les pentes de collines, à rejoindre l’autre masse hurlante qui dévale violence les pentes de la colline d’en face
Il n’y a pas deux masses qui se rejoignent qui s’étripent

J’entends
Les hommes en reviennent amaigris et fébriles, nerveux
Certains se pendent et l’on ne sait s’ils se pendent parce qu’ils ont vu le sang couler à la poitrine du frère, ou parce qu’ils ont cisaillé le torse d’un ennemi, fusiller tous les habitants d’un village par vengeance, avec le feulement intérieur de révolte qui dévaste les derniers murs de morale, dernières humanités

J’entends
Qu’ils deviennent noirs gueule ouverte
Sous vos produits spéciaux
Et qu’en France, sous les rideaux de dentelle blanche de maman, vous sentez encore les odeurs de l’essence, l’odeur délicate des oranges, entendez, le cri du torturé

On dirait, on dirait que les guerriers du silence reviennent
Maintenant les guerriers du silence se dressent en haut des dunes des falaises,
Sans un enfant sans une terre
Ils n’ont plus de visage, seulement des yeux
Je vois leurs yeux je vois leurs yeux
C’est que je les connais.

Aussi petit soldat, toi tu dis, ce soir là
les autres ont dieu avec eux, tu te souviens maintenant de l’homme troué de balles et mourant douceur, agonisant lenteur, derrière la roche grise et blanche, la joue posée sur la roche, tu te souviens encore du gris et du blanc de la roche : avec les petits points noirs mêlés aux sueurs de sang on aurait dit des planètes, tu te souviens de l’homme derrière la roche, balbutiant son amour pour dieu avec les yeux si pâles et si rouges, le petit cercle de sang autour du nez et, déjà sec, et ton soulagement, de ne pas avoir à le tuer, le déjà-mort, déjà au ciel
Et la
La femme
Tu regardes mes seins, petit soldat et tu deviens pâle, si jeune, si pâle et je me dis que tu n’as dû voir qu’une fois des seins avant de voir les miens, ma lourde poitrine t’effraie et je souris à te voir si jeune et si pâle, farouche, farouche enfant
Et, moi qui parlais les langues barbares, les langues de l’Etrange
Aujourd’hui je ne
Comprends pas que, mes seins
Je ne comprends pas que
Mes seins à ton œil
Sont les seins de la femme abîmée
Pliée en deux
Hier, sur le plancher de bois, devant les murs de chaux
Avec
Le sang de la femme qui
Qui chuta en une grande flaque, une mer de sang
Et le sang, tu le frottas au matin, troufion, au petit jour, à la lumière blanche et précise du matin, avec un chiffon blanc et sale (le même que tu traînais partout derrière toi quand tu étais enfant, croyant qu’il était ton ami)
T’empêchant de te demander
Où son corps encore un peu vivant hier avait bien pu passer

Maintenant.
J’ai longtemps, parlé barbare et maintenant.
Je ferme la bouche et je vole je voudrais
J’aimerais te serrer de mes ailes, sur ton visage des plumes,
Des plumes éventrées noires maintenant je nous emmène dans la mer

Je nous emmène dans la mer je vous emmène dans la mer nous regardons le scintillement de l’eau le scintillement des armes
Tes yeux étaient
Pour oublier les mers taries les mers taries du sens
La mer elle flotte jusqu’à couler, pleine
Cela fait silence, rendez-moi muette encore





Fanny Garin, née en 1988, écrit de la poésie, du théâtre et des récits. Avec Julia Lepère, elle vient de créer Territoires Sauriens-attention crocos, une revue de poésie dont vous pouvez trouver la trace ici.
En 2015, elle a travaillé à l’écriture de textes théâtraux et / ou poétiques à partir de réflexions sur la guerre d’Algérie. Transformation est l’un d’entre eux.

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