Giovanna Duri | Courts trajets

Giovanna Duri, dessinatrice, graphiste dans l’édition, vit dans le nord-est de l’Italie, dans la région du Frioul. En 2012, elle a publié un premier livre de textes et dessins, Vecchi cani, sur les vieux chiens et sur leurs maîtres ou sur ceux qui les recueillent dans les chenils. Un prétexte, dit-elle, pour parler de la vieillesse et de l’humanité. Depuis 2013, elle tient une rubrique de « Courts trajets » sur le site culturel et littéraire doppiozero : trajets en train, entre sa ville et son lieu de travail, où elle observe, écoute, dessine les gens, la vie de tous les jours.
F.L.





10 avril 2013
Dans le train
Dans le train j’ai toujours voyagé en première classe, même pour de brefs parcours. Non pas par snobisme, et pas non plus parce que je serais riche. Simplement parce que je suis « Fille de cheminot », comme disait la légende écrite en gras sur ma carte. Et quand tu commences petite, l’imprégnation t’empêche ensuite de voyager dans l’inconfort. Dans tous ces voyages, j’ai toujours été prise dans une bulle de torpeur.
Jamais une discussion. Les conversations, s’il y en avait, étaient pacifiées et ennuyeuses quand elles portaient sur des personnes, prévisibles et ennuyeuses quand le sujet était les choses. Le seul avantage c’était la possibilité de lire, qui a disparu avec l’avènement des téléphones portables et l’inconfort des nouveaux sièges.
À un certain moment, j’avais beaucoup de mal à distinguer entre la première et la seconde classe. C’est ce qui arrivait aussi à de nombreux contrôleurs, qui passaient une grande partie de leur temps, l’air stressé, à donner l’ordre : « Vous devez vous déplacer dans l’autre wagon ! » Les voyageurs, sincèrement mortifiés, se regardaient entre eux. C’était impossible de voir la différence. Pourtant ces messieurs en uniforme s’obstinaient à faire le reproche d’une distraction bien compréhensible.
Je ne me souviens pas quand j’ai décidé qu’il était stupide de dépenser le double pour voyager aussi mal.
Ainsi j’ai commencé à lire moins, certainement à écouter davantage, et à employer mes yeux à observer les gens, en plus du paysage.

Identiques
Trajet Udine-Venise, 9h30 (aller)
Le train est à moitié plein. J’essaie de lire. Je me laisse distraire sans cesse. J’observe une fille qui s’assoit sur le siège en face du mien. Le front haut, un nez un peu grand mais droit, des lèvres fines, des yeux bleus sans nuance. Elle ne lit pas. Elle ne fait rien. Elle regarde seulement au-dehors par la fenêtre, les mâchoires serrées, sans voir. Derrière moi, un homme bruyant et arrogant demande à une femme, tout près, de lui passer le journal promotionnel qui se trouve à côté de son siège. Elle répond : « Je le lis d’abord, après je vous le passerai. » Sans rien dire, la fille au regard dur prend le même journal posé sur son accoudoir et le passe à l’homme arrogant. Silence. Tout redevient comme avant. Elle regarde à nouveau par la fenêtre, avec la même expression. Je reprends ma lecture. Je lève les yeux en entendant le son fort d’un téléphone portable. J’observe la propriétaire qui répond en parlant doucement à voix basse.
Elle est assise exactement derrière la fille au regard dur. J’ai un frisson. Je suis troublée : elles sont identiques. Le même front, le même nez, la bouche égale, la même couleur des yeux. J’essaie de me calmer. Je cherche des explications logiques. Je pense que ce sont deux jumelles qui se sont disputées et qui se sont assises à distance l’une de l’autre.
Je regarde attentivement la fille au téléphone et je vois que même la nuance de blond de leurs cheveux est semblable. Les sourcils aussi sont identiques. Seule la coupe de cheveux est un peu différente, mais la nature du cheveu est la même. J’observe la fille au premier plan et je remarque qu’il n’y a aucune variation dans son expression, signe qu’elle n’écoute pas la conversation au téléphone.
Je n’arrive plus à lire. Je dirige mon regard de l’une à l’autre en essayant de ne pas me faire remarquer.
À la gare de Venise, la fille au téléphone se lève en premier. Je vois qu’elle a un sac de l’Université et qu’elle est grande. Elle préfère ne pas faire la queue et se dirige vers l’arrière du wagon. La fille au regard dur passe par-dessus mes jambes pour sortir dans la direction opposée. Elle est un peu plus petite, peut-être est-ce une étrangère. Je voudrais l’arrêter pour lui dire qu’elle a un miroir dans le dos et qu’elle va perdre l’occasion rarissime de voir son sosie. Mais je reste immobile. C’était leur destin de ne pas se rencontrer.

À propos de l’homme arrogant qui voulait le journal
Trajet Venise-Udine, 19h15 (retour)
Au retour seulement, je réalise ce que mes oreilles ont enregistré distraitement pendant que la plupart de mes sens étaient captifs des deux identiques.
L’homme arrogant qui voulait le journal, après avoir lu l’article qui l’intéressait, essaie deux fois de téléphoner, se battant en vain avec un répondeur. Puis il reçoit un appel. Comme prévisible, la sonnerie est forte et aussi dérangeante que le propos. Il répond avec un enthousiasme exagéré, disant avoir une très bonne nouvelle. « Aujourd’hui ils ont voté une loi n°… qui permet à tous ceux qui sont condamnés à moins d’un an de purger la peine en résidence surveillée. » Il ajoute : « Tu as compris ? Tu n’iras pas en taule ! Tu peux rester chez moi, si tu veux ! Tu t’installes chez moi et tu verras. Non ! C’est mieux que chez les Vincin… » (je ne me souviens pas du nom).
À l’autre bout, j’imagine un garçon fragile, qui a commis quelques larcins. Un frère plus jeune, peut-être, un parent. L’homme continue : « Arrête ! Tu sais pourquoi je le fais… Tu n’imagines pas ? C’est amusant d’avoir un délinquant chez soi ! Et puis, même si tu ne veux pas… au moins comme ça la maison sera propre. Tu peux imaginer combien ça me coûte, pas seulement en argent, c’est un engagement ! Figure-toi que je dois aussi me porter garant ! Bien sûr que je t’aime… sinon pourquoi je me casserais la tête comme ça ? »

(en haut : « homme arrogant » ; « moi » ; « fille » ; « fille identique » ; en bas : « femme au journal »)





4 décembre 2013
La vision
Trajet Udine-Venise, 8h07 (aller)
Au quatrième retard annoncé du Régional Express 2449, je me dis que celui qui a donné ce nom à ce train n’est pas une personne prudente. Quand les passagers s’installent, ils sont nerveux et ça se comprend. Beaucoup d’entre eux, pour « seulement » quarante-huit minutes, ont manqué la correspondance avec quelque Flèche Blanche, Rouge ou d’Argent. Certains s’en prennent à la société des chemins de fer, au gouvernement ou à la FIAT, qui finit toujours par être évoquée quand on insulte le réseau ferroviaire.
Il ne fait pas chaud, c’est l’automne, mais toutes les fenêtres sont ouvertes et les rideaux battent bruyamment, créant un effet de « diligence poursuivie par les Apaches ». C’est peut-être seulement un procédé du chef de train pour souligner la vitesse et le comblement du retard. À côté de moi une femme, en grommelant, tient fermement le rideau et cache la lumière et la vue. Difficile de lire dans cette atmosphère de pénombre. En plus, elle finit par injurier sans ménagement un garçon avec des oreillettes, simplement parce qu’il n’arrive pas à fermer la fenêtre. J’essaie, moi aussi, mais malgré mon échec je suis épargnée.
À Codroipo, deux vieilles femmes montent dans le train. Elles sourient, on dirait que le retard du train a été pour elles un cadeau. Elles vont chez la même coiffeuse, j’en suis sûre. Sûre également que celle-ci a un remarquable talent comique, à voir comment les deux petites têtes blanches se distinguent seulement par une nuance appuyée de rose chez l’une, de bleu chez l’autre. Elles ressemblent à deux fées.
Elles sont petites et élégantes dans leur simplicité, faite de chemisier bien repassé et de vêtements propres. J’observe leurs mains, qui ressemblent à des cartes géographiques traversées de fleuves. Je remarque aussi la ressemblance dans leur façon de faire. Elles utilisent le même code. Elles se donnent d’abord un petit coup sur le genou pour s’avertir l’une l’autre si quelque chose d’intéressant se présente au-dehors ou à l’intérieur du wagon, puis elles se parlent à voix basse en rapprochant leurs têtes. Je réussis à saisir un commentaire sur les cultures, dans un dialecte frioulan suave et ancien. À Pordenone, la femme qui n’a pas lâché un instant le rideau descend enfin, et beaucoup de gens montent. Les deux vieilles amies inspectent tout le monde, pourtant elles ne donnent pas l’impression d’aimer les ragots. Même si leurs commentaires sont plus fournis, elles se montrent curieuses mais avec discrétion. Après le défilé des personnages, elles se concentrent à nouveau sur les images qui défilent à la fenêtre. Je lis jusqu’à l’arrêt prolongé à Trévise, et là, la faune qui monte est plus intéressante. Pour elles aussi. Deux filles toutes pleines de piercings, un rasta, trois religieuses d’un ordre que même les deux vieilles ne connaissaient pas, et une famille entière d’obèses, peut-être des Italo-américains, qu’elles regardent d’un oeil à mi-chemin entre épouvante et pitié.
Le commentaire sur la famille des obèses prend beaucoup de temps, à proportion de la masse des sujets. Je me remets à lire jusqu’à ce qu’une ombre passe dans le couloir, qui fait se lever d’un bond la « fée rose », qui dit : « Viot-viot-viot ! » (« Regarde-regarde-regarde ! »), suivie par son amie, qui se retourne pour bien voir la personne qui vient de passer. La réaction est immédiate. Les deux éclatent de rire, la main sur la bouche pour retenir leurs cris. Je quitte alors ma posture discrète et je me penche pour voir de quoi il s’agit. La « fée turquoise » s’en rend compte et se tourne vers moi en disant : « Il ne faut pas rater ça ! », puis elle se remet à rire. Faisant semblant de chercher des toilettes, je poursuis l’ombre dans le wagon suivant et je découvre le motif d’une telle hilarité. C’est une « mèche plaquée » ! Quelque coup de vent l’a écartée de la tête lisse d’un pauvre homme, qui reste avec trois mèches sombres sur son crâne clair et brillant, partant de la nuque et arrivant à former une pitoyable frange, tandis qu’une quatrième mèche ondule en liberté avec ses quarante centimètres, comme une couleuvre dans un ruisseau.
Revenue dans mon wagon, je retrouve les deux petites fées debout, en pleine crise de fou rire, qui attendent de moi un signe de connivence. Un instant, cette image se superpose à mon hallucination, et je vois deux fillettes qui n’ont pas plus de onze ans, les joues rouges d’un grand rire, les yeux brillants et innocents.

Le retour
Trajet Venise-Udine, 19h04 (retour)
Un complot international fait de valises à roulettes japonaises, de sacs à dos australiens et de lourdes valises françaises m’a empêchée de descendre à temps du vaporetto, et pour ça j’ai manqué le train de 18h04.
L’idée ne m’a pas effleurée de prendre le suivant, celui de 18h18 ; même s’il s’appelle Régional 11020, c’est un rapide à l’ancienne, qui s’arrête à toutes les stations et se remplit et se vide régulièrement de gens fatigués et nerveux.
Je me déguise en touriste et je passe une heure à tourner dans les environs de la gare Santa Lucia. Je n’ai pas pris en compte le fait que tourner en rond est fatigant, et à peine assise dans le train de 19h04, aidée aussi par le chauffage poussé au maximum, je m’endors.
Quand j’ouvre les yeux à nouveau, la lumière est aveuglante et le cristallin, plus paresseux que moi, a du mal à mettre au point sur un couple de jeunes, un peu forts, canadiens, qui s’est matérialisé dans les places en face de moi. Je me dis que les Canadiens doivent être très fiers de leur pays, pour signaler leur origine par tous les moyens possibles. Tee-shirts, autocollants, caleçons. Il s’agit cette fois d’une casquette, portée par le sujet masculin. Je réalise que la gare de Mestre est passée depuis un bon moment, sans que je me rende compte de rien, et jugeant le spectacle peu intéressant, je décide de fermer les yeux pour me rendormir.
L’image floue des deux jeunes reste imprimée sous mes paupières, au milieu des traces de protéines qui dansent. Je ne comprends pas ce qui m’empêche de dormir. Quelque chose chez ce couple doit m’avoir frappée, autre que la casquette, mais je continue à garder les yeux fermés. Je tends l’oreille et je n’entends aucun son. Je sais qu’ils sont encore là, mais ils n’échangent aucune parole. Malgré la chaleur, en gardant les yeux fermés je me couvre le visage avec mon écharpe, pour pouvoir les observer sans être vue.
La vision est extraordinaire : un instant, j’ai l’impression d’être dans une galerie d’art contemporain. Ils sont aussi hyperréalistes, et même davantage, qu’une sculpture de Duane Hanson. Inexpressifs et immobiles, le regard perdu dans le vide dans des directions opposées, séparés l’un de l’autre, réunis seulement par un petit fil blanc qui se termine par deux écouteurs, un chacun dans une oreille.


Ces textes de Giovanna Duri ont été choisis, présentés et traduits de l’italien par Frédéric Lefebvre.

12 mai 2016