Actualité du silence

On l’oublie parfois, notamment lorsque le souci de comprendre prime sur l’étonnement de la découverte, mais la puissance de la littérature tient davantage dans les questions qu’elle suscite que dans les réponses que celles-ci appellent. Ceci ne veut pas dire qu’il faut se complaire dans le vague d’une interprétation mais que le mouvement de fermeture de l’explication aura toujours le tort de couper les ailes à celui qui s’ouvrait sur le possible du sens. Qu’est-ce que le sens, sinon un mouvement vers l’inconnu ? Et où réside la faute de l’analyse sinon dans la fixité qu’elle impose aux membres volatiles de la phrase ?

Une des fonctions de la littérature - pour employer un terme générique trop vague - vise peut-être à nous habituer au tourment et à l’incertitude. En ce sens, le poème le plus hermétique ou le plus symbolique rejoindrait le réel, son caractère imprévisible et énigmatique, sa beauté aussi si l’on veut bien voir dans l’objet qui l’incarne une forme de résistance ou de retrait, un défi peut-être, une duplicité où ce qui se dérobe nourrit ce qui s’affiche.

Il est toujours possible de décrire l’effet produit par un mot placé à tel endroit, mais pour cela aucun lecteur n’est mieux placé qu’un autre. Au nom de quelle science pourrait-on contester l’effet ressenti par tel lecteur, et si une science parvient à établir des vérités ne doit-on pas envier celui dont l’expérience en serait la contestation ?

Pourquoi lis-tu sinon pour te dégager de ce que tu sais, pour te défaire de tes habitudes, pour te perdre et pour éprouver le bonheur de retrouver sur le bord du chemin le caillou blanc que tu ne savais pas même y avoir laissé ? Les textes qui nous projettent dans des espaces d’incertitude sont suffisamment rares pour que les hypothèses que l’on formule à leur sujet les évident plus qu’elles ne les saturent.

Peut-on raisonnablement prétendre dire quelque chose d’une musique en en jouant une autre ? Il ne s’agit pourtant pas de se dérober et de maintenir l’unicité de la chose dans un espace sacré, intouchable et rétif à tout commentaire. Il s’agirait plutôt d’apprendre à parler de quelque chose ou de quelqu’un sans le montrer du doigt, sans le nommer même, de parler tout en se taisant, tout en faisant la part belle à ce qu’on ne veut pas ou ne peut pas nommer. Deux pôles orientent l’expression, l’un va vers la présence, l’autre vers l’effacement. Les deux se confrontent à la question du silence. Pourquoi l’avoir brisé ? L’idée selon laquelle l’écriture est une forme de silence n’est choquante qu’au premier regard. Car si quelque chose résiste fortement au commentaire, c’est bien ce qui relève de la présence, de l’évidence et du silence. Le silence n’est pas seulement le lieu d’évanouissement du langage, il est le secret de sa manifestation : son actualité.

Pascal Gibourg - 2 août 2016