Olivier Domerg | Haro sur la Manche

Olivier Domerg sur le site du cipM.






de votre envoyé "spatial" en Normandie



La Brugère est une Villa de Caractère(s),
Quatre étages avec vue sur la plage.
Chaque matin, je n’ai qu’à tirer les rideaux
Pour que le paysage m’embarque aussitôt,
Quel que soit l’état de la mer, de la marée :
Tout est spectacle, y compris les ciels normands,
Tout autant changeants que ceux du Finistère.

Embusqué au second, fenêtre grande ouverte,
Je me demande comment va se remplir ma page ?
De quels cris d’oiseaux ? De quel bruissement des eaux ?
Et comment faire tenir cette immensité
D’Arromanches, du cap Manvieux jusqu’à Asnelles ?
Et y faire entrer cette luminosité
Si franche et particulière des bords de mer ?

Et le vol des mouettes ou des cormorans, si
Différents l’un de l’autre ; celui des goélands ;
Et le déboulé voltigeur des martinets
Qu’on entend trisser au-dessus des toits et des
Quais, et le ronronnement poussif des tracteurs
Qui remorquent, en bringuebalant, des canots
Suréquipés – et autres bateaux de pêcheurs –

Afin de les mettre à l’eau ou les en sortir !
Cette ronde là, cahotante, et celle plus
Fantasque et virevoltante des martinets,
Ne cessent qu’à la toute fin du jour, avec
L’une de ces poursuites, crissantes et ultimes,
Que ces flèches vives, cisaillant le ciel, offrent,
Célébrant, du jour, les pénultièmes lueurs.

Que dire aussi de tous ces « changements à vue » ?
Ces modulations des nues ? Ces variations
De couleur, de forme, et, bien sûr, d’étendue –
Texture du sable et tissu mouvementé
Des vagues – ? Et la houle qui roule et souvent
Rue, ses assauts et leurs répercussions :
La rumeur de la mer qui enfle et qui remue.

Comment rendre aussi fidèlement que possible
Tant de sublimités et de subtilités
Dans tous ces éléments ? Et le jeu, qu’entre eux,
Ils augurent, fomentent et démultiplient,
Tout au long de la journée, rythmée itou
Par les cars de touristes et de visiteurs
(Espagnols, italiens, yankees, britanniques,

Et les cohortes de Jeunes ou Vieux français),
Venus admirer les vestiges du port anglais :
Un pointillé de « caissons » en béton armé,
Longs et impressionnants parallélépipèdes,
Que les alliés remorquèrent, à la veille
Du « Jour J », sur cent soixante kilomètres,
Pour les couler, à la queue leu leu, au large

D’Arromanches, créant ainsi une digue et
Un port artificiel – qui permit, en quelques
Jours, de débarquer sur le sol de Normandie,
Hommes, véhicules, vivres et munitions,
Armes et puis matériel – pour ravitailler
Les « armées de libération » qui avaient
Pris pied, non sans mal, de « Utah beach » à « Sword beach »,

Avec les pertes que l’on sait, et essayaient
De tenir bon et d’assurer des « têtes de pont »
Chèrement acquises, et, de là, de pousser,
D’avancer plus loin à l’intérieur des terres
(Là où l’on trouve, aujourd’hui, mémoriaux et
Cimetières, et leurs milliers de croiX blanches ;
Comme à Omaha, celles des soldats ricains

– Neuf mille trois cent quatre-vingt-sept, au total,
Morts, en moins de onze mois, sur le sol normand –).
De cette prouesse technique et logistique
Du port Winston, il ne reste que quelques « blocs »,
Au loin et sur les côtés, plus ou moins intacts,
Malmenés qu’ils sont par tempêtes et marées,
Et la rouille qui fait éclater leur ferraille.

Des « blocs » qui, cependant, assurent à la ville,
Une rente touristique et patrimoniale,
Et qui, avec les commémorations de Juin
Et la venue des derniers vétérans (que
Le grand âge fatalement décime) aux dates
Anniversaires, permettent à Arromanches
D’exister autrement que comme « station

Balnéaire » — puisque le suffixe « -les-Bains »
Fut accolé à son nom, depuis la vogue
Des bains de mer, vers la fin du dix-neuvième,
Et, en conséquence, la construction des Loges
(« Splendides villas toisant avec superbe
Le magnifique panorama » – L’argument
Et l’idée même de « vue » étant devenus,

Entre-temps, une exigence et une évidence,
Au même titre que l’architecture dont
Ces « villas » implicitement rivalisent
— Ou explicitement, du reste ! – "Vanité"
Et "affichage" de sa richesse ou de son
Rang étant les traits ((travers ?)) les mieux partagés
Par ceux qui partagent si peu, bizarrement ;

Du fait, peut-être, d’en avoir trop, de vouloir
Tout garder, comme on cherche à garder le pouvoir,
Ou l’ascendant sur « les petites gens », mais je
M’égare, Monsieur l’Agent, Monsieur le Chef de
Gare ou de Régiment*, en considérations
Qui n’ont plus cours, depuis que Marx est un acteur
Burlesque et que la « lutte des classes » est un

« Syntagme désuet » dont on se gausse comme
D’une abracadabrante histoire de gosse !...).
Villa dans laquelle je loge, tel l’artiste
Privilégié que je suis, surtout en ces lieux
Que, fort heureusement, la guerre épargna !
Mais je ne suis pas là pour TRAITER de la guerre,
Même si la guerre est partout présente ici ;

Et, qui plus est, dans le paysage – théâtre,
Vous le savez, d’une autre forme de guerre,
Tout autant ravageuse et combien nihiliste ;
Une de ces guerres dont on ne parle pas
Ou dont on parle guère, bien qu’elle sévisse
Tous les jours et sous nos yeux : à coups d’extensions
Commerciales ou urbaines, d’enkystements

Pavillonnaires, mitages exponentiels ;
Défigurations en tout genre et en tout lieux ;
Grignotages sans fin d’espaces naturels ;
Disparitions d’espèces animales et
Végétales – Guerre livrée contre le
Monde, dont le paysage est un des aspects.
Destruction par pollutions, empoisonnements,

Déforestations, aménagements (partout
Rond-points, zones, infrastructures, rocades,
Lotissements, échangeurs, enlaidissements) !
Destruction par consommation effrénée et
Consumation de tout ce qui existe, de
Tout ce qui existait
 : Guerre larvée, guerre
Inavouée, mais l’INCONSCIENT est devant

Nous et il pue ! Mais l’INCONSCIENT, devant nous,
Arbore fièrement une « sale gueule
De lendemain de cuite », et ne déchante pas ;
Et c’est tout juste, vulgaire, s’il ne s’en vante !
Oui, l’INCONSCIENT est un « gros con » qui, comme vous,
Regarde la mer, et, l’espace d’un instant,
Trouve ça « presque beau », avant de se reprendre

Et d’envisager, aussi sec, de « bétonner
La côte d’Arromanches », très sérieusement,
D’y construire « tours et immeubles de rapport,
Une route côtière et des terrasses
De restaurants, un Casino inouï et
Des parkings à perte de vue », car l’INCONSCIENT
Ne doute de rien, et surtout pas de lui-même.

Il regarde et ne voit rien. Du « vide » à remplir,
« Et puis, tout cela est tellement inutile ! »
L’INCONSCIENT qui s’exprime, partout, autour de
Nous, est sans vergogne aucune, déconnecté
De toute réalité sensible et commune.
Il ne vise que le profit à très court terme,
Et à nous imposer, de force, sa VISION

(Entendez : la somme de ses aveuglements).
Il ne croit qu’en l’utilitarisme à tout crin.
Souhaite l’asservissement de tous et de
Chacun, au nom du « libéralisme bon teint » !
Et du prétendu « réalisme économique »,
Dont il a fait la fille aînée de son église ;
Sur l’autel de laquelle il va tout sacrifier.

J’écris cela, sciemment, sur une des plages
Où a eu lieu le Débarquement, nous sachant
Encore occupés et hélas fort aliénés ;
J’en appelle, donc**, à la libération du
Monde et des êtres vivants, à la Brugère,
Villa de Caractère(s), où, chaque matin,
Rideaux tirés, le paysage vous fait sien.




*(Car « le Régime ment » : tout Régime ment).
**(Et n’allez pas croire, candides lecteurs
Qu’en tout résident sommeille un résistant).

© Olivier Domerg, le 18 juin 2017, jour anniversaire de « l’Appel » (de la forêt)
Villa la Brugère – Arromanches-les-Bains (Calvados).


L’auteur remercie chaleureusement Marie-Thérèse Champesme et l’association Villa La Brugère qui l’ont accueilli en résidence de création du 4 au 30 juin 2017 ; résidence au cours de laquelle cette « carte postale verbale » a été écrite.

9 juillet 2017