Atelier d’écriture : poésie et faits divers (2)


Que peut la poésie contre la « fait-diversification » de la langue ? Le fait divers est un fait insolite ou dramatique qui échappe aux autres catégories de la presse ou des médias et n’est pas considéré comme possédant une valeur littéraire, politique ou économique.
Ces ateliers cherchent à envisager autrement le fait divers, comprendre comment se positionner face au fait traumatisant ou non, à repenser la notion d’images et celle de témoin : souvent le fait divers est présenté de façon sensationnelle dans une rhétorique racoleuse, afin de nous mettre dans une empathie de surface, qui nous permet d’aligner la lecture de faits monstrueux qu’on ne se représente pas vraiment. Que peut la poésie ? Est-elle une écriture qui permet de s’approcher autrement du fait divers, autrement que le roman ? Permet-elle de se positionner autrement par rapport au réel, de développer d’autres images, d’autres sons, d’autres points de vue et de mettre en lumière des bribes de réels qui passent, sinon, inaperçues ou bien au contraire de maintenir l’opacité autour du fait sans prétendre le raconter ?
Il a été question dans un atelier de la possibilité d’appuyer le poème sur un document d’archives, pour présenter l’objectivité du fait traumatisant, puis de détourner l’enquête en la re-subjectivisant. Dans ce nouvel atelier, nous nous sommes demandé comment écrire depuis la position de la victime, sans faire « faits divers », comment écrire depuis un fait traumatisant sans écrire à la façon d’un fait divers, comment se promener aujourd’hui au bord de l’abîme d’un viol et d’un inceste dans un poème.

Les élèves de première option arts du lycée Jules Ferry (Paris, 9e) avaient pour certains pu assister à la séance où Séverine Daucourt était reçue à l’Achronique pour parler de « poésie et faits divers : contre la fait-diversification de la langue » et lire des extraits de son texte Transparaître (LansKine 2019) (voir la captation de la lecture).

La poésie de Séverine Daucourt occupe cette position paradoxale de pouvoir s’immiscer dans les fibres de l’intime violenté tout en gardant une distance, celle de la mise en récit poétique : la violence qui advient, advient dans la langue. Par ailleurs, le texte de Séverine Daucourt travaille sur la position du témoin, nous faisant un temps cheminer dans les yeux et le corps à l’abandon du moi évoqué dans Transparaître : c’est ce mouvement qu’on a pu suivre, ensemble, en atelier, en lisant des extraits du livre qui prend le point de vue de l’adolescente abusée et non de l’adulte qui est parvenue à reconquérir son corps. On suit de poème en poème son exposition, la voit et l’entend qui donne son corps en pâture, fière de faire jouir le plus grand nombre d’hommes possible, tandis que le climat incestuel perdure, l’ombre du père et de la mère, dans des abus qui ne sont pas précisés mais s’impriment comme des marques au fil des pages. On est invité à partager ce que l’on pourrait appeler une joie de la désappropriation, mais, dans le poème, la langue est là, pour faire dérayer la logique, faire que nous n’emboitions pas le pas de l’émotion, pour biffer le texte et nous rebiffer :

« très tôt je suscite ce qui me dépasse / suis-je la seule / ou le sort d’une femme ? / enfant je crois être l’unique / élue du désir / les vieux / sous leurs habits d’adultes ? / m’embrassent le coin des lèvres / des bêtes / le mari de la prof de danse m’appelle ma mie / oui suis la moitié de moi-même. »

Les élèves ont évoqué les passages qui les marquaient, aussi des faits divers qu’ils associaient à ces pages lues, ensemble, ce qu’ils pensaient du regard porté sur le corps malmené, ce moi qui se dit « la reine du désir » quand elle parle d’avortement ou de viol ou d’abus, ce que modifie l’angle depuis lequel on écrit : en quoi le fait d’écrire avec des affects n’exclue pas la distance critique ?
J’ai ensuite proposé aux élèves de l’atelier de partir d’une forme codifiée, le sonnet, afin de maîtriser les affects exprimés et de les formaliser, de se servir des tensions au sein du sonnet, notamment l’opposition entre les quatrains et les tercets pour construire leur angle d’écriture.
Nous avons discuté de la structure du sonnet, de ses principaux principes formels à partir notamment du sonnet de Baudelaire : « A une passante », écrit en 1855 et accueilli dans la 2e édition des Fleurs du mal. On a observé comment le motif de la beauté se tisse dès le premier quatrain à celui de la mort par la simple répétition en fin de vers du suffixe « tueuse » (« majes- tueuse », « fas- tueuse ») puis se développe dans les tercets : « La douceur qui fascine et le plaisir qui tue ». Cette fois, il s’agit du regard d’un homme, sa façon de regarder une femme qu’il fantasme.
Les élèves devaient écrire un sonnet tout en ayant le droit de l’écorner, de n’en respecter que quelques contraintes : ils pouvaient conserver la structure en deux quatrains et deux tercets, mais renoncer aux rimes, ou ne faire que des demi-sonnets et choisir d’écrire en vers libres.
Ensuite, ils étaient invités à s’inspirer d’un terme ou d’une phrase de Transparaître de Séverine Daucourt pour construire leur sonnet, si possible avec une opposition entre les quatrains et les tercets.

Nora Matescot propose une première variation à partir de Transparaître en quatre strophes et en vers libres :

Ce soir-là, elle se sentait désirable
Mais n’est-ce pas faire offense au charme
Que de brusquer la femme
Selon ses pulsions irréfrénables ?

Liberté, égalité, fraternité,
Voilà des principes bien oubliés,
Une, deux, trois impulsions,
Seul désir d’abdication.

Fermer les yeux, face au profond désespoir
Désespoir de son impuissance,
Espoir de sa complaisance.

Les ouvrir, puis sentir son corps
Vidé, Abusé, Dénigré
Et se laisser doucement pénétrer de ses sombres pensées.


Une autre proposition d’Aurore Borcher à partir de « je voulais rater noël », tiré de Transparaître avec une inversion de l’ordre des quatrains et des tercets

Je voulais rater Noël, mais le temps passa
Etouffant mes cris au fond d’un bain brûlant,
Morcelée, manipulée, la nuit m’épuisa.

Pas le temps de se rencontrer, tu t’es imposé,
Autoritaire tu étais, violent tu es devenu.
Tu me pris, forcée, je n’ai pu m’échapper,
Tu m’as retenu, maintenant ne reviens plus.

Les cloches sonnèrent, la neige tomba,
Je vis dans ce miroir si clair, ce corps si blanc,
Abusée, agressée, violée, je flanchais !

Tu m’as horrifiée, je suis revenue changée.
Je pensais être désirée, je me trompais.
Je ne me ferai pas respecter, pourquoi lutter ?
J’ai ce corps changé, à moi de l’assumer

11 mars 2020
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