François Durif | Danse de Saint-Guy

ici remue
Huit jours se sont écoulés depuis la performance « Ici remue » au Générateur. Il ne s’est pas rien passé, remuement il y a eu. Une fois que j’ai mis en place papiers et livres au sol, j’étais plus confiant quant à la parole qui pourrait advenir dans cet environnement devenu familier. C’est là que je me suis aperçu que j’étais quand même marqué par ma formation aux Beaux-Arts, même si je ne me considère pas comme un produit d’école. Ce que je sais faire, c’est habiter un lieu, même provisoirement, avec des bricoles, j’aime ça, établir mon campement du moment, avec des gestes simples, des éléments légers, rien de fixe.

Le premier geste, c’est celui de balayer, puis celui de passer la serpillère. Gestes de ma grand-mère. Ensuite, décider de l’emplacement du cercle des livres au sol. Quand ce dernier est apparu, c’était plus fort que ce que j’avais pu imaginer, j’ai senti que ça tenait bon, ça creusait l’espace, ça m’aidait à organiser le vide tout autour et au-dedans, le sol devenait socle, il ne me restait plus qu’à le découper selon mes plans. Quand Anne a vu la ronde des livres, elle m’a encouragé à me déployer davantage, à ne pas m’en tenir au double cercle des livres. L’idée qui m’est aussitôt venue, c’est de dessiner à ma façon le plan d’un cimetière, en me référant à celui du Père-Lachaise, celui que j’avais en tête, avec ses carrés, ses ronds, ses points, ses allées curvilignes. De façon aléatoire, j’ai commencé à disposer à même le sol les papiers des archives Durif qui me tombaient sous la main, pages manuscrites, images photocopiées, post-it, bandes de lecture, cartes bristol, sans chercher à faire beau ou à faire sens, juste en m’attachant à dessiner des rectangles au sol. Comme un jardinier, en ne maniant que des feuilles de papier.

Des amis en carton, j’en ai. Des amis en papier, aussi, j’en ai plein les cartons. Des morts de L’Autre Rive, j’ai gardé deux plaques de cercueil, l’une en plastique, l’autre en laiton, ça m’a fait drôle de les exhumer. J’ai pu mettre à plat tous les textes que Raphaël m’avait demandé d’écrire en vue d’une sorte de « Pompes funèbres Mode d’emploi ». En les relisant, je me suis aperçu que je n’avais pas ménagé ma peine, m’étais conformé à son exigence d’entrer dans le détail, ça vaudrait le coup d’être lu à haute voix devant une assistance qui ne s’y attend pas. Mercredi dernier, après la performance, Raphaël, en parcourant ces pages alignées au sol dès l’entrée, a reconnu la folie dans laquelle il m’avait entraîné ; elle valait bien celle du Professeur Truc, a-t-il conclu. En vis-à-vis, j’avais en effet déployé une partie des archives de la caisse Truc : ses lettres, ses listes de figures, ses montages de pâte-à-modeler, ses dessins au feutre, ses photographies de gestes opératoires. C’est mon trésor, je ne le montre pas souvent. Avec le soutien d’un éditeur pointu et d’un graphiste pointilleux, nous pourrions fabriquer un objet susceptible de répondre à tous les critères d’un livre d’art contemporain, en mêlant fiction d’artiste et vrais-faux documents. Il me reviendrait d’écrire les légendes et de brouiller les pistes. C’est le rêve d’un livre qui serait celui d’un autre.

En l’occurrence, ce soir-là, l’histoire du Professeur Truc a surgi dans mon récit, au moment de sortir du cercle des livres et d’aller chercher mon sarcophage en plastique, un bel accessoire de performance acquis pour l’occasion avec l’argent du Conseil Régional Île-de-France : quatre « bacs gerbables » sur roulettes qui renferment dorénavant les archives Truc, Hirschhorn, Confino et Durif. Quatre noms et leur épaisseur temporelle, leur généalogie. C’est devenu mon matériau. Ce n’est pas la première fois que je remue ces vieilles histoires, passe de l’une à l’autre, sans hiérarchie, du récit d’une opération chirurgicale à laquelle j’ai assisté aux côtés du Professeur Truc à celui des obsèques que j’ai organisées au cinéma du Panthéon, à quelques pas de l’appartement de la défunte ; ce sont les coupes et les points de montage que je ne maîtrise pas vraiment. Ce qui me rend de l’énergie, c’est quand je rigole ma vie, bifurque soudain, saisis la force diagonale et trouve la sortie. C’est à ce moment périlleux qu’une mouche s’est posée sur mon nez, la monture des lunettes, puis sur ma main droite ; je l’ai accueillie comme si nous avions calculé notre coup depuis le début. Elle a été une formidable partenaire de performance, discrète et pertinente. Elle m’a sauvé, la mouche, elle m’a réveillé de mon rêve, m’a permis d’accueillir le présent tel un présent et de faire entrer du silence dans le huis-clos des paroles en boucle. Je me suis alors souvenu du texte de Duras sur l’agonie de la mouche et je leur ai lu, puisque le livre dans lequel elle raconte cela, je l’avais à portée de main. Et c’était beau de finir là-dessus, pas ampoulé, avec la scansion de l’écriture durassienne. Finalement, il m’est plus facile de lire les textes d’écrivains qui me sont devenus familiers dans la durée que de lire des textes que j’aurais pondus les mois derniers, avec une sorte de contentement de soi qui me déplaît. Je préfère encore me montrer à quatre pattes dans mon gourbi que me dresser virilement devant un pupitre en train de déclamer ma prose avec un air tout chiffonné de moi-même.

Arrivé à mi-parcours de cette résidence d’écrivain Île-de-France, je ne suis sûr de rien, ne me considère pas écrivain, ne suis toujours pas mon contemporain. Plutôt sur la brèche, en train d’osciller entre un espace empli de mouvements – poésie à deux ou trois dimensions – et un espace ouvert par la parole, avec ses ratés, ses anfractuosités. En train de creuser mon terrier, je ne me lasse pas d’en vérifier les entrées, les sorties.

La veille d’une performance, je suis dans le même état que la veille d’obsèques dont j’aurais la charge. Les jours qui précèdent, je ne peux rien faire d’autre, je ne pense qu’à ça. Quand j’y suis, ça n’a rien à voir avec ce que j’avais pu échafauder en amont. C’est dans cet écart qu’il me faudrait me glisser et prendre plaisir à glisser. C’est le prochain pas, c’est dans les sauts de cabri que ça revient l’énergie, dans ce qui n’est pas écrit d’avance, dans la danse de Saint-Guy. Quand le guignon en a assez de trimballer sa guigne, il soulève le couvercle du ciel bas et s’en va. Il n’a pas peur du « mouvement qui déplace les lignes ».

9 mars 2020
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