Mais je suis une enfant, Madame !

Voici arrivé mon premier jour de résidence. Je vais enfin rencontrer les élèves du CAP Coiffure avec lesquels je vais travailler pendant dix mois. J’ai hâte de cette rencontre, en même temps qu’une légère appréhension. On m’a prévenue que ce ne serait pas simple de leur parler de littérature. Encore moins d’écriture. On m’a expliqué qu’ils étaient en grande majorité arrivés récemment en France. Qu’ils maîtrisaient mal le français, voire pas du tout. Qu’ils manquaient d’enthousiasme et de maturité. Ils ne font pas spécialement bon accueil aux intervenants extérieurs, leur attention s’émousse très vite, ils sont un peu apathiques, il ne faudra pas trop leur en demander.

Je décide de ne pas faire preuve d’un enthousiasme à la foi bêta et déplacé. J’en ai pourtant envie. Envie d’être touchée par eux. Des tas de choses à leur dire. Je suis intimidée par la jeunesse ; cet état de fragile puissance. La jeunesse, c’est la beauté de l’inattendu. Ils seront généreux ou cruels. Ils pourraient me mettre à nu. Me dépecer. Me nourrir. J’ai envie de me frotter à ce danger.

La classe est coupée en deux. Devant, des bureaux et des chaises vides. A l’arrière, des fauteuils munis de casques à vapeur ; ces fameux casques transparents présents dans toutes les échoppes dédiées aux permanentes et défrisages. Vus mille fois dans les scènes de salon de coiffure au cinéma. Filmés comme objets suprême de frivolité. Surtout quand une actrice est enfermée dedans. Généralement, son personnage y prononce une phrase idiote accompagnée de mimiques exagérées. Superficielle, puisqu’elle va chez le coiffeur. Cloche sous cloche, martèle le réalisateur.

Sur la droite, une rangée de sièges en skaï avec évier, appuie-tête, douchette. Le tout violemment éclairé au néon. C’est l’endroit où les élèves apprennent à faire des colorations et des shampoings. Comme tout le lycée récemment rénové, le matériel est flambant neuf. La professeur de coiffure qui m’accueille se désole que les fauteuils dédiés aux colorations aient été choisis en blanc.

Trois garçons et deux filles d’une quinzaine d’années s’activent en silence, rangent des produits dans les placards prévus à cet effet, balaient le sol. Aux murs, pas de carte de géographie ou de reproduction fatiguée d’un Magritte. Des affiches pour les derniers produits de l’industrie de la coiffure. Photos de jeunes femmes au cheveux laqués, frisottés, arborant la tendance en matière de couleur : orange pétant, bleu lagon. J’observe l’effort des industries chimiques pour renouveler sans cesse notre envie de changer la seule partie du corps modifiable à l’infini. La seule partie du corps qui survit à notre disparition. Régénérable. Séparable. Imputrescible. Quel terrain de jeu pour le capitalisme mondial.

On dit "changer de tête" quand on change de coiffure. Le cheveu a-t-il vraiment ce pouvoir, de transformer ce qu’il n’est pas ? Change-t-on aussi ce qu’il y a dans la tête, quand nous disons "changer de tête" ? Ou est-ce l’inverse ? Modifions-nous nos cheveux pour prouver que nous avons déjà changé intérieurement ? Le cheveu masque-t-il ou révèle-il ?

Je ne me pose aucune de ces questions ce matin-là. Je ne me pose qu’une seule question : vais-je établir le contact ? Je suis arrivée largement en avance. La demi-douzaine d’élèves présents sont calmes, réservés. Ils vaquent à leurs occupations comme si je n’étais pas là, se saisissent chacun d’une mystérieuse mallette argentée qu’ils vont ranger dans les vestiaires, puis reviennent s’asseoir. La prof leur distribue un questionnaire. Contrôle de connaissances. Ils peinent dessus. Leurs visages sont fermés, le silence est fastidieux. La prof s’avance, regarde une copie, tance un garçon qui a mal répondu.

« Vous ne vous souvenez pas des différents organes du fer ? »

Le garçon marmonne. La prof insiste. Je cherche dans ma tête ce que peuvent bien être les organes du fer. Impression que les mots ne vont pas ensemble. Du mécanique mélangé à de l’organique ? Vague image de machine monstrueuse... La prof passe à une jeune fille qui n’a rien écrit et pointe sa feuille :

« A quelle température maximale peut-on chauffer le fer ? »

La jeune fille donne une réponse au hasard. Pas la bonne.

Ils bûchent encore quelques minutes. J’en profite pour discuter avec la prof de quelques idées pour animer mes ateliers d’écriture : les emmener à une expo sur les coiffes et parures au Quai Branly. Faire intervenir une photographe qui travaille sur les coiffures afro... La prof acquiesce tout en rangeant ses papiers. Je me rappelle de ne pas faire preuve d’un enthousiasme excessif.

Mouvements et rumeurs dans les couloirs. D’autres élèves rentrent dans la salle. Ils sont bientôt une quinzaine (dix filles, cinq garçons) installés aux tables. Ils m’ont tous saluée distraitement avant de plonger dans leurs sacs, de discuter entre eux ou d’interpeler la prof sur d’interminables questions de stage et de démarches administratives.

Voilà, ça va commencer. Leur prof de français nous a rejoints. Mi-maternelles, mi-autoritaires, les deux femmes imposent un semblant d’attention :

« Enlevez vos blousons ! On pose les sacs par terre ! On accueille Estelle-Sarah avec le sourire ! Redressez-vous ! »

Une jeune fille a oublié son carnet d’évaluation. La prof la rabroue :

« Combien de fois il faut vous le dire ? L’année prochaine, vous serez dans le monde du travail, vous êtes adulte maintenant !
–Mais madame, je suis une enfant ! » rétorque la jeune fille, roublarde.

Une petite joute verbale commence. La jeune fille, souriante, a envie de chahuter un peu son enseignante. La prof fait mine de ne pas se laisser attendrir :

« Ah vous êtes une enfant ? Il faut vous traiter comme une enfant ? Je m’en souviendrai ! »

Je me dis que c’est bien là toute la question. Ces adolescents sont déjà à l’orée du monde du travail. Ce sera l’un des thèmes de mon atelier d’écriture : comment vivent-ils cet état intermédiaire, entre le monde protecteur du lycée qu’ils pourraient bientôt quitter, et le monde professionnel censé les happer ? Quelles sont leurs envies, leurs attentes et leurs craintes ? Comment étais-je à leur âge ? Est-ce que parler de mes envies, de mes craintes et de mes attentes, nous rapprochera ?

L’autre thème de mes ateliers d’écriture sera le cheveu. A la fin de leur CAP, ils auront un chef-d’œuvre à présenter. J’aime ce mot de l’artisanat, à la fois prestigieux et désuet. Dans leur cas et du fait de ma présence pendant dix mois, leur chef-d’œuvre prendra la forme d’un texte sur le cheveu, qu’ils devront lire en public.

« Bon, maintenant vous écoutez Estelle-Sarah. Vous vous souvenez ? On vous avait dit que vous alliez travailler avec un écrivain. »

Ils osent enfin me dévisager, se remémorent vaguement cette histoire. Peut-être s’en souviennent-ils très bien, mais ne tiennent pas à le montrer. Je me souviens qu’à leur âge, je me gardais de manifester toute marque trop vive d’intérêt pour ce que me proposaient les adultes, surtout au lycée.

Je leur explique l’objet de ma résidence. Le travail d’écriture ensemble, le chef-d’œuvre. Ils écoutent, posent des questions.

« Madame, on va aller au musée ? On va voir des photos ? » demande la roublarde. L’air de rien, elle a écouté tout ce que je racontais à leur prof pendant l’interrogation écrite.

Je leur promets monts et merveilles. On va sortir. On va rencontrer des gens (je cite la photographe Hélène Jayet et la comédienne Rebecca Chaillon, pour voir). On va tenter de s’amuser en écrivant.

Les filles sourient, font des commentaires sur ce que je dis, se poussent du coude. Les garçons forment un bloc de silence et de timidité. Un seul manifeste un vrai désintérêt pour ma parole. Il m’explique plus tard qu’il n’est dans ce CAP que parce qu’il a été exclu un an du centre de formation au foot où il entend revenir dès l’année prochaine. Je note mentalement d’évoquer avec lui les coupes de cheveux des footballeurs.

Deux autres filles me disent du bout des lèvres qu’elles sont en CAP coiffure parce qu’elles ont été refusées partout ailleurs. A priori, tous les autres sont là par choix.

Sur le grand écran relié à l’ordinateur, je leur montre le musée de l’Histoire de l’Immigration où j’ai prévu une visite d’ici quinze jours. La porte Dorée, Daumesnil, ils ne voient pas où c’est. Mais quand je leur dis que c’est à côté de la Foire du Trône, tout s’éclaire. J’en profite pour leur demander si leurs parents viennent d’ailleurs qu’en France. Je prends mon cas, explique brièvement que mon père est né à huit mille kilomètres de l’Hexagone, que du côté de ma mère, on est belge autant que français. Tout à tour, ils disent d’où viennent leurs parents. Portugal, Espagne, Turquie, Algérie, Maroc, Inde, Ghana... Je leur montre le musée du Quai Branly. Une élève y est entrée, une fois, pour aller aux toilettes. Ça leur plait que la tour Eiffel soit juste à côté.

Je navigue sur le site Internet d’Hélène Jayet, la photographe qui réalise de beaux portraits de passants arborant des coiffures afro. Ils regardent les photos, commentent. J’explique la démarche de l’artiste. L’idée de mettre en valeur des coiffures très présentes dans la société, mais invisibilisées ou dénigrées dans l’imaginaire colonial.

« Madame, on va nous apprendre à coiffer le cheveu afro ? » demande à sa prof de coiffure une jeune fille blanche aux longs cheveux lisses. La prof de coiffure élude, la prof de français répond à sa place :

« On ne va pas travailler ici sur le cheveu, mais sur l’écriture. Estelle-Sarah est écrivaine je vous rappelle.
–Nan mais ce serait bien d’apprendre à coiffer le cheveu afro. Ce serait bien pour eux, aussi. »

Elle désigne de la tête ses camarades aux cheveux crépus, qui ne commentent pas. Je fais remarquer que sur les affiches collées dans la classe, le seule mannequin noir a les cheveux...défrisés et blanchis, ou plutôt d’une étonnante couleur argentée.

« Ben ouais madame, c’est vrai, on les met jamais en avant », poursuit une autre jeune fille aux cheveux lisses. La démarche d’Hélène Jayet a l’air de les intéresser.

On passe au projet d’écrire et de lire. Je leur montre mon roman, sorti en poche et disponible au CDI. J’explique qu’on étudiera des passages d’autres romans qui se déroulent dans des salons de coiffure.

« Madame, on ne lit pas sur des livres en papier. Le papier, c’est vieillot et c’est ennuyeux.
–Vous lisez sur quoi, alors ?
–Sur nos téléphones, uniquement. C’est mieux.
–Pourquoi c’est mieux ?
–C’est plus moderne, quoi.
–Et vous lisez quoi ?
–On lit des textes sur Wattpad. »

Je leur demande ce qu’est Wattpad. Les filles m’expliquent. Ça leur plait parce que ce sont des jeunes de leur âge qui écrivent sur cette plateforme. Elles ont l’impression que ça parle d’elles, de leur vie. Les garçons sont moins diserts. Ils me disent qu’ils ne lisent pas, même sur leur portable. Je note mentalement de leur proposer d’écrire un texte pour le mettre en ligne sur Wattpad.

Il reste dix minutes. Je leur avoue que je n’ai rien préparé d’autre pour ce premier jour. Un garçon me propose de lire un extrait de mon roman. Je m’exécute, en lisant lentement et en relevant souvent les yeux vers eux. Une élève me fixe de ses grands yeux purs, un sourire doux aux lèvres. J’ai envie de lire spécialement pour elle.

C’est la fin de la séance. Les garçons et les filles se lèvent et me saluent joyeusement avant de sortir. J’ai l’impression d’avoir établi le contact. Les deux enseignantes semblent satisfaites aussi ; elles craignaient que ça se passe moins bien.

« Il faudra y aller doucement », me redit l’une d’elles, pleine de sollicitude pour moi et pour les élèves. Elle prend l’exemple de la jeune fille qui me regardait intensément pendant ma lecture.

« Elle arrive du Ghana. Elle ne parle qu’anglais. Elle vous regardera toujours avec un sourire très doux, mais elle ne comprend quasiment rien. »

15 janvier 2020
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