Octobre


(Photographie extraite de Odds ans ends, de Marie Quéau)

Il brûle ardemment sans perdre couleur
C’est un feu sans fin, une vision d’octobre
Cheval recule, il refuse et se cabre
il voit mal il finit dans la ravine
elle regarde ses propres ailes faner
(extrait du Chant de Lucie, écrit pour Marie Quéau)

Impatience de voir le livre de Marie paraître : Odds and Ends.

À côté de mon lit, depuis quelques mois, j’ai cette photo d’elle ; elle est extraite de son travail Odds and Ends pour lequel on a imaginé ensemble le personnage de Lucie.
Cette photographie, même si personne ne la regardait, ce serait encore une image.
Mais matin et soir moi je vois les deux singes les yeux au ciel - ce hors-champ qui promet. L’invisible immense, le soleil qui tombe, et l’ombre surtout qui a de l’importance.
Puis toujours la paroi : un mur de mains d’homme, et mes yeux éconduits.
Au lever, au coucher, je vois l’origine et la fin dos à dos.
Au lever, au coucher ; je voudrais faire un signe à ces singes.
Marie Quéau elle sait faire ça.

Mardi 1er octobre
À la Villa, les lycéens rencontrent les artistes au sujet desquels ils ont choisi de travailler.
Avant leur départ, on arrête ensemble les "projets" d’écriture : un texte destiné à être publié dans la revue La Belle Vie, journal de ma résidence.
Je leur explique mal ce que j’attends, et en fin d’après midi, je m’entretiens avec chacun d’entre eux ; on fait le point sur leurs désirs : Lili écrira une nouvelle de science-fiction inspirée du travail d’Eva Medin ; Iris, c’est flou ; Mateo retranscrira le « paysage sonore » de la halle - on dit "trouver les mots des sons" et je lui parle de Tarkos ; Amalia "opérera dans le texte un dézoome" sur un geste de peinture ; Hyacinthe écrira « la vie d’un vase » ; Thành, une "journée d’Ellande à l’atelier" ; Tigrane écrira le lieu comme s’il le dessinait ; Fanny écrira au nom du bois ; Luna imaginera un récit mythologique d’Amérique, de nuit, avec Ellande et des corps en général - on dirait un cadavre exquis ; Chimène spéculera sur ce qui passe à l’atelier quand l’artiste n’y est pas - je lui montre Mapping the studio de Bruce Nauman ; Leda inventera une artiste, sa vie son œuvre ; pour Feyriel, j’ai noté "À la fin un poème" ; pour Louise j’ai noté "Nayel" ; enfin Alice imaginera l’histoire du lieu à travers cinq époques, un peu comme j’ai fait dans "Hic". C’est excitant tout ça.

4 octobre
Je pars à pied de la maison pour refaire le chemin que Thomas faisait en juin pour rentrer chez lui, rue des Petits-Carreaux, quand il venait goûter.
Je connais Thomas depuis dix ans. Thomas est artiste : il écrit dans des carnets, il dessine au Bic sur les enveloppes qu’il reçoit et il invente des formes avec du film plastique et du scotch qu’il fait voler ensuite où on l’invite. Dans un an paraîtra une monographie sur son travail ; il m’a demandé d’écrire un texte pour lui à cette occasion.
Je lui ai d’abord proposé une fiction, puis j’ai pense à une chanson, au générique d’un film enfin. J’imagine Thomas marcher comme il le faisait cet été pour rentrer d’Ivry jusqu’au Sentier ; il venait discuter avec moi du livre, de son travail. Je le suivrais comme Jacques Rozier suit Bernard Ménez à la fin de Maine-Océan.
Aujourd’hui, je refais le chemin, il commence à pleuvoir, une ampoule enfle à l’arrière de mon pied gauche, sur le talon, je suis en retard mais je télécharge une application pour reconnaître les plantes : charmes, lauriers, troènes, nerpruns, rhododendrons, magnolias, cerisiers et ailantes. J’en apprends.

5 octobre


Cela fait un peu plus de quinze ans, cela fit quinze ans le 27 septembre dernier, que tous les jours sans exception, Joël Riff arpente les musées, les galeries, les ateliers, que sais-je, en France et pas que.
Ils ne sont pas si nombreux ceux qui, pour voir, se déplacent et regardent. Et quand on croise Joël au cours de ses "vadrouilles", le manteau noir, les jambes, le pas, on constate combien son corps concourt à cet ambitieux ministère. L’expérience est physique, très sensuelle, et quand on le lit, c’est à ça qu’on accède.
La curiosité de Joël est une performance : sa vie en a épousé les contours et c’est admirable.
Il y a cinq ans déjà je trouvais son engagement extraordinaire et j’écrivais Grotte, mon gardien, en m’inspirant de cette exigence qui consiste pour Joël à voir incessamment.

6 octobre
Autremonde est une association du 20e arrondissement de Paris qui travaille pour et avec des personnes en situation d’exclusion et de migration. Ils ont entendu parler de ma résidence et aimeraient que je participe à un de leurs projets mêlant texte et image. Alors on se rencontre, Pauline qui travaille à la Villa, moi, Élodie, salariée de l’association, ainsi que les cinq bénévoles qui « animent » ces ateliers d’écriture et d’art plastique. Ce public m’enthousiasme mais je ne suis pas à ma place - je ne suis pas bénévole. Le principe d’horizontalité qu’ils défendent me paraît inapproprié dans mon cas – je suis auteure et je me vois mal feindre que je viens là pour écrire comme les autres, que la teneur des productions m’indiffère alors qu’elle sera publiée pour partie dans la revue, que mon rapport au texte est identique au leur. C’est gênant à dire, je le dis : moi j’imagine plutôt passer une commande aux participants qui le souhaitent, en vue d’une publication dans La Belle Vie. J’espère entendre des voix.
Élodie est partante.

7 octobre
(Anniversaire)

Il y a un an exactement, j’étais au Nouveau-Mexique grâce à la bourse Stendhal de l’Institut français. J’ai roulé vingt jours avec à l’esprit un roman qui n’en finit plus depuis de devenir autre chose. Et qui continue de devenir autre chose cette année à la Villa Belleville.
L’explosion de la première bombe atomique à Alamogordo en 1945 était le motif de mon voyage, plutôt symbolique, puisque je pensais impossible d’accéder au Trinity Site ; mais trois jours avant de partir, je découvrais qu’il était ouvert au public une fois par an, et que c’était le lendemain de mon arrivée à Albuquerque, le 6 octobre.
Alors, le 6 aux aurores, j’ai traversé en voiture l’État, du nord au sud, de Santa Fe au Trinity Site. J’ai vu le soleil se lever à gauche, et les centaines de montgolfières du Balloon Festival au-dessus d’Albuquerque à droite - c’est le plus grand rassemblement de ballons du monde.
En fin de matinée, j’étais dans le désert. J’ai attendu des heures, à touche-touche avec d’autres centaines de voitures, avant de franchir le barrage militaire. Puis j’ai roulé une heure encore, traversant ce paysage de ciel jusqu’au « cratère » proprement dit.
Je le savais, il n’y avait rien à voir : une foule d’Américains, de bagnoles, un vague cratère, un petit obélisque en pierre de lave, et des milliers d’éclats de trinitite - minéral vert formé lors de la vitrification du sol. Le plus fou c’était peut-être cette foule, son pèlerinage, la relation aux armes et à la guerre qu’on imagine - nulle part ne figurait le nombre précis de morts japonais à Hiroshima et Nagasaki. L’histoire de la bombe s’offre en creux, dans un désert. Reste le paysage : l’espace laissé au ciel.
Le ciel, l’espace, c’était justement l’autre raison de ma présence au Nouveau-Mexique - l’affaire de Roswell (situé dans l’est de l’État) étant l’autre prétexte, tout aussi symbolique, très folklorique, de mon voyage.
Durant mon vol transatlantique, à l’aller, j’ai regardé Contact de Robert Zemackis - je ne l’avais jamais vu, je me doutais bien qu’il était question d’extraterrestre, mais j’ignorais que le film était tourné en grande partie au Nouveau-Mexique, et en particulier au Very Large Array, le radiotélescope géant, exceptionnellement ouvert au public, lui aussi, une fois par an, le lendemain de mon arrivée.
Vers midi, le 6 , j’ai donc quitté Alamogordo pour me rendre plus à l’ouest, à une centaine de miles, dans la plaine de Saint Augustin, réunissant dès cette première journée deux lieux emblématiques, correspondant à mes deux personnages, le physicien et l’ufologue : la science atomique et la science spatiale, l’infiniment petit et l’infiniment grand, un fantasme de destruction et d’expansion, tout ça tout ça.
Et ce voyage c’était un rêve, et le hasard, comme ça tout du long ; j’ai roulé - Albuquerque, Santa Fe, Taos, Los Alamos, Roswell, Bandelier National, Abiqiu, Ghost Ranch, Jemez Mountains, Tent Rocks, les gorges du Rio Grande... Un coyote. J’ai roulé encore et il y avait Sarah Palmer, Jodie Foster et Gorgia O’Keeffe qui couraient derrière.
Avant de partir, je suis passée à Gallisteo, où Bruce Nauman est installé depuis le début des années 60, je n’ai rien vu bien sûr, mais en arrivant à New York où j’ai passé la dernière semaine de mon voyage, j’ai visité la grande rétrospective de son travail organisée par le Moma, déployée entre Manhattan et le PS1 dans le Queen. Intitulée Disappearing Acts, l’expo interrogeait de façon plastique la matérialité de l’œuvre, et du reste, l’éclatement et la disparition, motifs au cœur de mon texte . Il y avait cette œuvre sonore, Days, une sculpture je dirais, des voix très diverses énoncent les sept jours de la semaine, et c’est juste la beauté.
Depuis, il y a un artiste qui se balade dans l’histoire.
Depuis, mon roman n’en finit pas de devenir autre chose.
C’est ce roman, devenu L’Œuvre, qui continue de devenir autre chose à la Villa cette année.

Mardi 8 octobre
Deuxième atelier avec les terminales du lycée Vox. Ils sont quatorze finalement et c’est l’angoisse : je les vois ne pas oser, se mesurer à la tâche, pessimistes, terrorisés à l’idée (fausse) que rien n’existe du texte tant qu’on ne l’a pas écrit. Ce moment où l’on a pas encore en tête la forme vers laquelle tendre. Ils ne croient pas encore.
Je lis des ébauches ici et là qui me dépriment. Je me dis qu’ils n’y arriveront jamais. Je perds totalement confiance en eux, comme en moi parfois. En plus ils ont un très bon niveau d’expression écrite, qui les inhibe et empêche toute poésie intuitive et hasardeuse.
Mais Lili qui a tapé un petit texte sur son portable nous le lit et voilà, j’y crois, je les aime à nouveau. Il y a des phrases sans verbe, des répétitions et des rimes lourdes, mais il y a aussi quelque chose de juste et des images qui surgissent. Leda blasée nous lit une suite de mots notés comme ça sans réfléchir, comme une bribe de brouillon. C’est l’ordre du hasard et c’est beau "rouge à lèvres d’hier, bruit bambou les arbres devant nous". Elle rougit un peu. C’est le visage de Matéo ensuite qui s’éclaire quand on lui dit que sa "partition" d’onomatopées est vraiment pas mal. Enfin le soir Leda qui s’était montrée si distante l’après-midi même m’envoie ce message, sans que je lui ai rien demandé :

[À moi
Voici quelques artistes qui m’intéressent
Egon Sciele
Ines Longeival
Lajos Szalay
Modigliani
Wes Anderson
Tim Burton
Matt Gonalez
Botticelli
Magritte
Anais Gallagher https://www.instagram.com/p/Bu3psypBifB/
Charlie Salt https://www.instagram.com/p/Bz5KfnZBTQWY95lPMVr1KbWbzbfsPsvdT3OJMs0/
Matt Heldershttps://www.instagram.com/p/BwME273hmnQ/
Zac Farrohttps://www.instagram.com/p/ByYsTJDBZIR/
Ma mère
Leda
À Leda
Merci Leda
Je ne connaissais pas la plupart de ces photographes.
Modigliani est pour moi aussi un peintre qui compte beaucoup,
et je trouve que ton visage ressemble un peu à celui de cette Vénus de Botticelli.
Ta mère ?
j’y pense : concernant ces mots à arranger ensemble essaie de trouver un lien avec la Villa Belleville.
ce peut-être : c’est une artiste hongroise qui réside à la VB, nostalgique de sa ville, son jardin, son pays
bonne journée !]

Mardi 15 octobre
Troisième atelier au lycée Maximilien Vox
Je découvre les amorces de texte, des débuts qui me plaisent, plus ou moins.
Alors que j’asticote Fanny au sujet de son texte, que je lui demande d’aller plus loin, et notamment d’être plus précise dans sa description du bois, en terme de vocabulaire, elle me dit "oui je sais, j’ai essayé mais ça faisait un peu trop Kerangal". Je lui demande un peu estomaquée si elle lit Kerangal, elle me dit qu’elle a lu le dernier (que pour ma part je n’ai pas lu) et qu’elle trouve ça "un peu maniérée cette avalanche de mots techniques, l’épuisement du champ lexical". Je ris fort.

16 octobre

Capture issue du Film Contact de Robert Zemeckis, 1997
C’est la soirée de lancement de la revue Espace(S) du CNES (Centre national des études spatiales) pour laquelle j’ai écrit le « Discours de Mountain View ». Je suis reçue pour discuter avec Éric Pessan et Bernard Chambaz de cette commande.
Cette invitation à écrire sur l’espace avait fait écho l’hiver dernier à mon voyage au Nouveau-Mexique et au projet de roman qui l’accompagne ; et puis, cette année, sur les conseils de mon ami Thomas L., j’ai aussi commencé à suivre les rendez-vous mensuels d’Ovni Paris - tous les premiers mardis du mois, des ufologues sérieux se retrouvent pour parler abductions, propulsion, annunakis, voyages interstellaires etc. Thomas m’avait dit que les réunions se déroulaient au Flunch de la Défense ; en réalité c’était à la cafétéria Casino des Quatre Temps. Déjà une promesse ce nom de lieu.
Finalement, j’étais un peu déçue, c’est à la Maison des Mines, rue Saint-Jacques, qu’ils se retrouvaient désormais. La première réunion où j’ai été, présentée par Jean Librero, portait sur l’Enlèvement de Pascagoula. Librero, Pascagoula, des mots d’enfance, comme imaginés, des promesses encore.
J’y ai été avec Marie. Dans la pièce, ça sentait les huiles essentielles. Le président de l’association a commencé avec un point sur l’actualité OVNI dans le monde : de l’exploration de la face cachée de la Lune par les Chinois, à la photographie d’une soucoupe volante prise par le passager d’un vol entre la Russie et la Chine, en passant par les momies et le passage d’une météorite.
Le conférencier Librero nous a ensuite présenté le cas d’abduction de Pascagoula (Mississippi) : en 1973, deux ouvriers des chantiers navals Ingalls, Charles Hickson et Calvin Parker, pêchaient à l’embouchure de la rivière quand ils ont vu un étrange vaisseau clignotant descendre et approcher d’eux. Trois extraterrestres humanoïdes seraient alors sortis de la soucoupe et les auraient ensuite forcés à monter à bord pour leur faire subir des expérimentations médicales.
Dans l’assistance, rue Saint-Jacques, la tension monte, plusieurs participants s’agitent. L’un s’agace des imprécisions de Jean, des lacunes de son exposé, du manque de logique de l’ensemble. Une femme lui reproche de ne pas parler de l’essentiel, les raisons de cet enlèvement, le but des extraterrestres... Elle intervient comme ça à plusieurs reprises, avec des questions qui restent à chaque fois sans réponse, car Jean l’orateur, lui, s’énerve : il monte sur ses grands chevaux au moindre chuchotement dans la salle. Je crois que Jean a peur d’être traité de fou, ou de voir la réunion phagocytée par de virulents sceptiques.
Quant à la démente, de plus en plus rouge, elle achève de s’emporter en voyant le président de l’association prendre des photos. Elle rappelle en criant que la loi ne l’y autorise pas, et elle finira par être gentiment expulsée.
La réunion se poursuit et Jean annonce fièrement qu’un rendez-vous a été pris sur Skype avec Calvin Parker, l’une des deux victimes de l’abduction, âgé de 19 ans en 1973. L’échange commence, embrouillé par l’accent du Mississippi, le délai de traduction, le brouhaha dans l’assistance, le décalage lié à la connexion, le son médiocre de l’ordinateur, etc. Tout se mélange. Calvin parle de sa seconde abduction, quand jean parle de celle de 1973. L’auditoire est perdu.
Car en effet, Calvin dit avoir vécu une seconde expérience de "missing time" en 1993 durant une autre partie de pêche vingt ans après celle de 1973... C’est tiré par les cheveux.
Finalement, Jean, à bout de nerfs, épuisé par la traduction, met un terme à la conversation, en remerciant chaleureusement l’Américain.
La réunion se termine comme ça, assez brutalement.
En sortant, on croise la femme expulsée qui explique à un homme du public qu’étant scientifique de profession, elle ne souhaite pas être vue dans ce genre de réunion.
Les mois précédents, j’avais donc vu Contact dans un avion, visité Roswell, le VLA, le gigantesque radiotélescope du Nouveau-Mexique, et puis tout naturellement j’avais aussi rencontré Karin Serres, auteure du magnifique Monde sans oiseaux (Stock, 2013).
J’ai écrit un discours prononcé par la directrice du Seti après qu’un message extraterrestre a été capté par le VLA. Ces ondes provenant de toutes les directions du Cosmos à la fois, il fut impossible de leur attribuer une origine géographique. C’est un peu comme si ce message avec pris forme nulle part ou partout, entre ici et l’infini. Alors, c’est à des poètes que j’ai confié la traduction.
Dans Contact, le personnage joué par Jodie Foster visite une civilisation extraterrestre. Devant le spectacle que lui offre ce monde, cette beauté, elle déclare qu’il aurait mieux valu envoyer un poète. Cette idée assez simple sur le rôle du poète me trotte depuis dans la tête.

C’est les vacances scolaires. J’entame une correspondance avec les élèves de Maximilien Vox au sujet de leur texte pour la revue.

[À moi
Voici mon texte. J’attends ton retour avec impatience !
À Iris
whoua !(....)
Maintenant et c’est la meilleure part du job, il faut affiner, couper, couper, couper, pour que ça ne se répète pas trop, préciser, encore enlever des mots, je dis souvent, il y a trop de mots. Tu comprendras ce que je veux dire, je vais commenter directement dans le texte, sur Acrobat. et souligner ce qui me semble inutile.
Essaie d’avoir maintenant en tête ce petit journal la Belle Vie, qui regroupera vos contributions. Pense peut-être aussi à un lecteur (un artiste, un visiteur, un autre élève).
À moi
Merci beaucoup ! Je vais réfléchir à tout ça !
À Iris
Merci Iris ;
Je t’envoie en pièce jointe ton texte en format pdf - tu verras des petites bulles avec mes commentaires au sujet de chaque élément souligné.
Ne t’offusque pas ; je commente beaucoup mais c’est comme ça quand on travaille avec quelqu’un d’autre. Avant la publication, une préparatrice reprend pas mal de chose de mes romans aussi. Elle me propose, et je dispose, et là c’est moi qui suis là pour ça. Pour te faire aller plus loin que tu n’irais seule.
Plusieurs choses me viennent à l’esprit concernant ton texte :
Pense au fait que ce texte sera publié dans une revue diffusée dans un lieu d’art contemporain, aujourd’hui.
Pas au musée Rodin. Il ne faudrait pas que cela tombe comme un cheveu sur la soupe.
La question est « c’est quoi ce texte ? »É
Est-ce qu’on le met en relation avec l’atelier céramique de la Villa. Pourquoi pas ?
Qui est cet artiste ? est-ce un artiste du 19e siècle ? ou d’aujourd’hui ? Si c’est au passé, pourquoi le convoquer aujourd’hui ?
Si c’est aujourd’hui, que se passe-t-il pour que cet artiste, a priori jeune, fasse soudain un autoportrait ? ce n’est pas une pratique très courante chez un artiste aujourd’hui de faire du figuratif en terre et encore moins un autoportrait. Pourrais-tu chercher des exemples ? Ce ne sont que des suggestions que je te fais. Mais je me demande s’il ne serait pas intéressant de contextualiser un peu. et peut-être de jouer avec des éléments contemporains, de modernité. Je ne sais pas. Ou alors d’ancrer cette scène dans une autre époque mais pourquoi ? tu comprends ce que je veux dire ? qui est-ce ?
Ou alors que seulement à la fin, on comprenne que c’est aujourd’hui.
L’idée est qu’hier et aujourd’hui on travaille la terre pareille ? c’est vrai.
Mais les sujets et les objets produits ne sont pas exactement les mêmes quand même.
Ne te sens pas coincé par le côté « Histoire des arts » ; Madame G. est très ouverte et l’important c’est de faire quelque chose qui te plaise et puisse s’inscrire dans la revue.
Il y a quelque chose d’intemporel dans la céramique comme dans la peinture qui peut-être très intéressant à explorer. Et tu peux peut-être jouer de ces antagonisme, hop un téléphone sonne, je ne sais pas.
D’autre part, ne t’inquiète pas de la longueur. Il peut être beaucoup plus court le texte.
Certaines répétitions sont belles, d’autres lourdes. Alors n’hésite pas à couper.
À moi
Je vais revoir tout ça cette semaine, merci pour tous tes conseils :)
Iris]

Mardi 22 octobre
J’ai rendez-vous avec Thomas à la Villa Belleville pour discuter de "Valériane Valériane" le texte que j’écris pour lui et dans lequel je déplace tous les jours une virgule. Ensemble on relit , et enfin il me plait.
On en profite pour faire aussi le bilan de notre été télépathique : du 21 juin au 21 septembre 2019, on a échangé par la pensée, archivant chacun de notre côté, dans des cahiers, les signes qu’on croyait recevoir l’un de l’autre, et ceux que nous mêmes transmettions. On partage ces notes accumulées. Les coïncidences sont nombreuses : le tee-shirt à rayures que je souhaitais qu’il porte, celui qu’au même moment il cherchait à acheter, identique à celui porté par son père autrefois, des fleurs de valériane des deux côtés, des nuages isolés, des légionnaires, une momie, des passages de livre qui semblaient avoir été dictés pour moi, un oiseau frappant le bec contre la vitre. Durant trois mois on a pensé l’un à l’autre quotidiennement et je peux désormais dire qu’on se connaît.
Thomas écrit et quand on le lit on a envie de vivre avec lui. De partager ses repas, de visiter sa maison, de faire les brocantes avec lui.
Parfois je pense à La Vie de Thomas, parfois je pense à Thomas comme on pense à un saint. Je crois que c’est comme ça que j’ai eu cette idée d’écrire la biographie hagiographique d’un artiste imaginaire.

[À moi
Bonjour madame,
Voici le premier jet de mon texte
« Re-naissance. »
J’espère qu’il vous plaira.
Fanny

À Thành
Hello Thành
(pardon pour la mauvaise orthographe de ton nom dans mon mail précédent)
Bon bravo c’est super ! tu as le corps du texte, je dirais son squelette.
Je t’envoie ci-joint ton texte commenté par mes soins, chaque élément surligné en jaune est accompagné dans un commentaire dans une petite bulle - il suffit de cliquer dessus. Ne t’offusque pas, je suis là pour t’embêter, pour te faire aller plus loin que tu n’irais seule. Tu verras mes commentaires sont secs, parce que c’est trop long de mettre les formes, mais tu as fait du bon boulot ! c’est bien ! La question à se poser maintenant c’est celle du contexte dans lequel viendra s’inscrire ton texte, dans la revue, et donc par là la question du lecteur. Il faut que tu l’intrigues davantage.
Une idée comme ça : quand on est seul , dans un atelier ou ailleurs, on fait parfois des gestes incohérents, inexplicables, ou bien on a des attitudes ridicules, inquiétantes, voire obscènes.. Joue le jeu de ça. L’artiste est seul à l’atelier. Personne ne le voit. Il n’a pas juste ce comportement attendu de l’artiste au travail.
Je trouve le terme individu trop général, un peu ridicule.
C’est Ellande appelle-le par son nom. Ou trouve autre chose.
voilà voilà
À moi

26 octobre
J’offre à Irène le dictionnaire que j’utilisais au collège, un Larousse de poche des années 90. Je lui explique comment ça fonctionne. On joue à le feuilleter et à lire les mots qui tombent sous nos yeux par hasard. "étable, méthodiquement, "... elle arrive à lire les trois premiers. Puis je lui demande de choisir un mot dont elle voudrait connaitre le sens, afin que je lui lise la définition. Elle dit "Amour".

27 octobre
Je vais au Palais de Tokyo voir “Futur, ancien, fugitif”. Le titre c’est une citation d’Olivier Cadiot - je sais pas si on peut vraiment parler de citation pour l’énumération de trois mots sans même un adjectif pour les tordre. Je me demande ce que lui en pense de ce titre.
L’exposition réunit des artistes français à la reconnaissance très variables. Dans le "tas", il y a Anita Molinero, une artiste majeure dont une seule pièce est exposée, mal, à l’entrée. Il y a Julien Carreyn, qui montre Les anciennes auberges de jeunesse ; le film est aussi beau que le titre ; c’est un enchainement de plans fixes qui ont le charme de carrés de moquette pas très bien posés. Les corps nus descendent les escaliers, entrent et sortent du cadre, sans arrêts, et je pense à un jeu d’enfant en bois dont les billes roulent doucement jusqu’à disparaître au noir d’un trou vernis.
Il y une installation de Renaud Jeres dont j’ai aussi vu l’expo "Accélération" à la galerie Crève-cœur dans la semaine. Son installation tamisée, c’est très sexy. Ces deux-là s’en sortent bien aussi parce qu’il sont isolés dans leur coin.
Et puis, il y a Nayel Zeaiter, artiste coordinateur permanent à la Villa que je connais depuis plusieurs années. Le travail de Nayel c’est du texte écrit, illustré, et mis en page de façon drolatiquement didactique. Des flèches des cadres des frises et une syntaxe chelou. Des sujets historiques la plupart du temps, là une histoire du vandalisme. Il a fait de grandes affiches dos bleu collées à même le mur vert cru des escaliers du palais. Il y a en a une trentaine je pense, il faudrait peut-être une heure pour tout lire. Et les gens lisent, c’est la cohue presque dans les escaliers, ils risquent de rater une marche pour ne pas en perdre une ligne. C’est tellement poussif d’en avoir mis autant, déjà ça c’est drôle. À chaque pas dans l’escalier, on se dit ça doit être la dernière mais non. C’est la grande réussite aussi, qu’on ne voit pas d’entrée combien il y en a, qu’on ne sache pas tout de suite jusqu’où ça va.
Précipitez vous au palais, pour vous casser la gueule dans les escaliers et lire.

Lundi 28 octobre
On dine chez Pauline et François qui sont maintenant nos voisins à Vitry. Pauline me montre son dernier livre, publié par le Rayon Vert : Amours adolescents (chant d’amour). Je remarque le vert de la couverture qui me plait, je le dis à Pauline qui me répond dans un souffle, "c’est le souffre" et ça m’émeut.
Je connais le travail de Pauline depuis longtemps, il me plait mais dans ce livre, quelque chose me saisit. Au milieu est glissée une image, détachée du reste, c’est un visage blond vénitien, du rose aux joues, quelque chose de jaune, peut-être le papier. Ce n’est pas une photo qui s’est détachée d’un vieil album trop feuilleté, c’est une photo glissée et oubliée. C’est aussi précieux et intime que des notes manuscrites dans un livre.

29 octobre
Je regarde Cosmodrama.
Au lancement de la revue Espace(s) j’ai rencontré Philippe Fernandez, réalisateur de plusieurs films de fiction et notamment de celui-là. Son film est assez génial, et audacieux. Sur le modèle d’un chemin de croix de la connaissance, il met en scène un huis clos sixties dénué de toute dramaturgie. Aucune aspérité dans le scenario, ou dans les murs aveugles du vaisseau. Le décor est très beau et c’est chiant d’une façon très poétique.
On a convenu d’aller ensemble à la prochaine réunion OVNI, le premier mardi de novembre donc. Il se trouve que la conférence portera sur les lumières de Phénix, sujet dont justement Philippe m’a parlé lors de notre rencontre.

(capture de Cosmodrama, de Philippe Fernandez, 2015

J’y pense, à la soirée du 16, était présent aussi un copain physicien que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il m’a expliqué brièvement son travail sur la "matière noire", et en particulier sur les données délivrées par le détecteur enfoui sous la montagne du Gran Sasso, en Italie. Je pense à Lucie, et à l’artiste romain de mon roman. L’Œuvre est de plus en plus tournée vers le ciel. Je n’ai pas encore catégoriquement décidé de fondre ensemble mon roman de l’artiste et mon roman ufologique, mais j’en prends le chemin.

25 novembre 2019
T T+