On survole

« J’ai trouvé un stage, monsieur, j’ai appelé, ils m’ont pris direct. — Vous pouvez me dire le nom de l’entreprise ? — Ouais, ça s’appelle, heu, je le savais, je vais le retrouver. — C’est quel genre d’entreprise ? Ils font quoi ? — Je sais pas, j’ai pas demandé, mais j’ai vu chez eux, il y a des ordinateurs et tout, je pourrai faire mon stage. — Ce serait quand même bien que vous vous renseigniez avant que ça commence. — Ouais, je vais y aller tout à l’heure de toute façon, pour récupérer ma convention, je vous dirai. — Genre t’y vas comme ça, tu repasses pas chez toi ? — Ben quoi c’est quoi le problème ? — Vas-y mets un jean pour y aller. — Il est bien mon jogging. — T’es sérieux ? — Et vous, vous en êtes où dans vos recherches ? — Ben ça y est j’ai trouvé, vous y croyez pas hein ? Bon j’avoue, c’est au même endroit que la dernière fois. — Il faut vous assurer que le travail sera différent, alors. — Ouais mais j’ai essayé de trouver autre chose, en vrai, j’ai fait grave des trucs, mais j’ai rien eu. — Vous avez appelé beaucoup d’entreprises ? — Ben, celle que vous m’aviez dit, là. — Et c’est tout ? »

Ça commence comme ça. C’est la dernière séance de l’année avec les Première, avant le stage puis les grandes vacances. Après cet intermède, je prends la parole : d’un coup, les bavardages s’interrompent. Douze paires d’yeux (nous sommes en « demi-jauge ») se braquent sur moi et attendent que je dévoile la touche finale de notre aventure. Je fais l’éloge du travail déjà accompli, puis je pose les jalons des prochains épisodes : il s’agit maintenant de composer un livre avec les écrits des ateliers. À ces mots, je vois des étoiles scintiller dans la classe. Je demande : « De quelle sorte de livre rêvez-vous ? C’est à vous de choisir sa forme, sa composition, l’effet qu’il produira sur les lecteurs. » Alors la parole fuse de nouveau : le brouhaha reprend, mais il ne cause plus la même impression de désordre : j’entends un débordement de mots, une explosion d’idées, des désirs exprimés avec ferveur. Un feu d’artifice. Ma joie est indescriptible. Mais, arrivé à cette étape de mon récit, comment ne pas céder à la tentation de recourir à cette pirouette (celle que j’interdis formellement pendant mes ateliers d’écriture) ? « Soudain, mon réveil sonne : c’était un rêve. »

Parce qu’en vrai, ça ne s’est pas passé comme ça. Après ce point sur les recherches de stages, pendant que les élèves restés chez eux (l’autre « demi-jauge ») se connectent à la classe virtuelle, c’est le moment où Frédéric et Stéphanie, les professeurs, expliquent l’enjeu de la séance. Dans la suite du projet de « chef-d’œuvre », après que ma résidence sera terminée, les élèves formeront des groupes de travail : la composition du livre, la fabrication, le budget prévisionnel, la communication, l’organisation d’un événement, etc. Nous espérons de l’enthousiasme de leur part, car leur chef-d’œuvre est plus cool que les sujets qu’on impose souvent aux classes de Gestion-Administration. Je ne suis pas le seul à penser que la compta, les tableurs et les courriers administratifs, c’est pas sexy. Les élèves le disent aussi. Alors, faire un livre, c’est excitant, non ? Non… ? Vraiment, vous ne trouvez pas que vous avez de la chance de travailler sur un projet artistique ? Je suis un peu déçu par les réactions des élèves : certains restent apathiques ; d’autres se contentent de poser des questions pratico-pratiques ; les plus motivés manifestent un peu de plaisir, mais restent globalement passifs, comme devant n’importe quel projet scolaire. Certes, il est évident que les aspects artistiques ne seront que survolés (je reviendrai en septembre pour les associer aux choix de mise en page, mais je ferai la maquette seul, car je n’aurai pas le temps de former les volontaires s’il y en a) et la plupart des tâches qui leur seront confiées relèveront donc de la Gestion-Administration, puisque c’est l’intitulé de leur bac. Une maison d’édition est aussi une entreprise, avec ses factures, ses stocks, ses fiches de paie… Mais l’objet, le but, le contexte de cette entreprise est artistique, et cette dimension particulière irrigue toutes les étapes du travail en leur conférant un lustre, un attrait, une saveur particulière… Voilà ce que nous pensons, les profs et moi. Les élèves, on ne sait pas trop ce qu’ils pensent.

Je me retiens de leur dire « C’est une chance pour vous », parce que c’est typiquement le genre de phrase qui fait « vieux con » — heureusement, je suis trop jeune pour qu’on m’appelle boomer : c’est plutôt moi qui rumine ce mot quand j’écoute certains de mes voisins. Il n’y a rien de pire que ce jugement en surplomb, ce regard descendant (et condescendant, donc) : quand j’étais ado, si nous n’avions pas envie de faire quelque chose, le meilleur moyen de nous braquer définitivement était de nous dire : « C’est pour vous qu’on fait ça, vous ne vous rendez pas compte de votre chance. » Que répondre à ces adultes, sinon : « On ne vous a rien demandé » ?

Les textes sont très nombreux : nous pourrions publier un petit recueil élégant avec une sélection de nos préférés. Ou bien : plusieurs recueils thématiques, pour ne rien jeter. Ou encore : tout publier dans un volume unique, très gros. Je dis à la classe que mon désir de livre est parfois un désir d’objet : une petite chose qui tient dans la main (ma nouvelle Passerage des décombres devenue un livre très mince, plutôt que réunie avec d’autres dans un recueil) ou, au contraire, l’envie d’une histoire que le lecteur trimballera longtemps dans son sac ou sur sa table de chevet (la brique d’un kilo que deviendra peut-être, dans quelques années, mon travail d’écriture en cours). Mais dans la classe, il n’y a pas beaucoup de lecteurs de livres : ce rapport à l’objet n’est pas inscrit dans leurs habitudes aussi profondément que dans les miennes. Enfin, un garçon intervient pour dire qu’il aime les mangas : ça m’intéresse, car je lui fais remarquer que les mangas ont un format très différent des BD françaises : ça fait quoi de lire un volume épais, de petit format, en noir et blanc, plutôt qu’un grand album cartonné en couleurs ? C’est à cette question qu’il faut répondre à propos de notre livre, c’est-à-dire de leur chef-d’œuvre. Voilà : la sonnerie retentit — non pas celle de mon réveil, mais celle de la récré. Cette dernière séance est terminée.

La cour du lycée, vue de la classe

Je n’ai pas encore parlé des deux semaines précédentes : la découverte par les élèves-éditeurs des textes qui devront être publiés (ou pas). J’ai joué le rôle de l’entremetteur : « Vos camarades de Seconde C et d’UPE2A, et quelques élèves de Première, ont écrit des dizaines de textes depuis septembre. Ils sont tous en ligne. Je vous laisse parcourir le blog pour me dire à quel genre de textes nous avons affaire, et quel genre de livre nous pourrions faire avec ça. » Je leur demande de défricher cette masse de textes. De les survoler. Pour une fois, on ne leur reprochera pas d’être superficiels, de ne pas entrer dans la profondeur du sujet… Pour une fois, on leur demande de papillonner de page en page, de se faire une opinion à partir de quelques lignes… de faire confiance à leur intuition.

Moi qui lis beaucoup, je sais identifier rapidement un registre littéraire, reconnaître une série cohérente, piocher quelques mots pour deviner un thème. Mais l’exercice n’est pas facile quand on n’a pas cette habitude. Chaque élève navigue alors à sa façon. Il y a ceux qui lisent intégralement une poignée de textes (la technique de l’échantillonnage) et ceux qui lisent tous les titres en faisant défiler les pages du blog (la technique du balayage). Quelqu’une dit : « On dirait que ce sont des histoires vraies » — parce qu’elle a lu des récits d’immigration à la première personne, signés par des camarades d’UPE2A : du coup, elle est tentée de croire qu’il s’agit de témoignages autobiographiques. Quelqu’un d’autre dit : « Non, mais il n’y a pas que des trucs vrais, regarde Sunjay, c’est pas possible ce qu’il raconte » — parce qu’il a lu cette nouvelle (ou ce souvenir ?) qui lui semble trop extravagant pour être véridique. Je dis que j’ignore si cet événement est vraiment arrivé : « Tu n’auras qu’à le lui demander. » Une troisième élève dit : « J’espère qu’il y a des histoires inventées, parce que là, j’ai lu quelque chose, c’était horrible, une fille qui dit qu’elle va bientôt mourir, je me demande si elle est vraiment malade ou si elle connaît quelqu’un qui va mourir. » Moi non plus, je ne sais pas quelles sont les parts de vécu et d’imaginaire dans ces récits. Quand j’ai proposé d’écrire des fictions, j’ai conseillé de puiser dans le réel pour les nourrir… Je réponds que, si la lectrice est ainsi bousculée, ça signifie que l’autrice a réussi à exprimer quelque chose de fort par l’écriture… « Un texte qui t’émeut ou qui te fait réfléchir, c’est sûrement un bon texte, non ? »

J’ai aimé ces séances de lecture, après tant d’ateliers d’écriture, pour assister aux confrontations entre les intentions des auteurs (que j’avais essayé de comprendre) et la sensibilité d’autres personnes, à la fois proches et étrangères, qui fréquentent le même lycée, mais ne se connaissent pas forcément. Je me demandais ce qui pourrait ressortir de ce survol : des dizaines de textes traversés à toute allure ? Je craignais que ce soit un peu vain. Finalement, ce parcours n’était pas si superficiel : lire vite, ce n’est pas que survoler… est-ce que ça pourrait être toucher directement le cœur, sans s’encombrer des détails ?

1er juin 2021
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