« aucun défaut de paradis » (Philippe Rahmy)

« Pour moi qui suis délaissé, c’est encore une société que ton délaissement », Al-Hallaj.

« L’épaule gauche est bandée, elle saigne abondamment, le bras est tendu, un fer le traverse, la main est posée sur les organes génitaux, elle tient un drain où cailloux et cristaux coulent avec l’urine. L’autre main écrit machinalement dans un cahier à couverture noire. L’abdomen est proéminent, les hanches crevées par l’escarre. Les jambes en lame sont recroquevillées à plat comme la drogue les a fauchées. »

Dans cette description du corps qui malgré l’immobilité médicale se tient en posture d’écrire, j’ai souligné en italique la phrase : L’autre main écrit machinalement dans un cahier à couverture noire. Philippe Rahmy l’a laissée en romain, dans le style du texte. J’ai indiqué ainsi la main tendue.

Voici, écrit-il plus loin, le « corps d’où je peux écrire ».

Vivre dans la douleur autant qu’on vit dans son corps depuis qu’on est venu au monde crée une solitude infranchissable.

Ce qu’on respecte, ne cédant pas au commun le droit à l’échange à tout prix, y accordant plutôt l’écoute, le silence.

Maintenant, début de ce qui se partage.

Ce portrait de la douleur - un portrait - est le fait non d’un observateur mais d’un accompagnateur, mieux, un compagnon. Car la douleur, celui qui écrit l’éprouve, est éperdue, presque affolée. Elle se heurte à des os, des muscles, un crâne. La cage thoracique lui est une cage. Elle tente une échappée vers le cœur, la gorge, la langue. Pas d’issue : pas un point de ce corps qu’elle n’atteint pas. Elle se prend pour le désespoir, pour la peur, le ressentiment, parfois pour le mal.

Non, lui dit-il en scripteur soucieux d’exactitude, tu n’es rien de tout cela, tu es la joie, tu es l’acceptation et l’assentiment. À toi, en ta vieille connaissance, ta connaissance de toujours, je tends la main qui tient ce crayon, à toi la parole, tu m’as bien assez fait souffrir, tu mérites qu’on t’entende.

Tu m’encourages à rester près de toi ? s’inquiète la douleur.

Oui.

Et il ouvre le cahier à couverture noire.

« Lorsque je peux désirer la douleur, je la sens se briser en moi. »

Suite du partage.

Il faut plus ou moins de mots entendus et lus pour s’éloigner du corps de naissance, ce semblant-donné du départ, et rejoindre le corps avec lequel écrire. On peut s’attarder, s’égarer plus longtemps que prévu ou nécessaire avant de le transformer de matière en lieu.

Il y faut un point d’incision : matière qui aime, matière qui voyage, matière qui travaille, qu’importe, on compose avec ce qu’on affronte, pour Philippe Rahmy c’est la matière qui souffre, rarement le langage bénéficie d’une telle exigence.

Ce dont il est question, c’est le processus de la transformation : que la matière, fût-elle douleur, devient lieu de l’écriture, non plus objet d’un abord quel qu’il soit mais lieu traversé par de l’amour, de l’espace, de la tâche, chemin de traverse, « mise aux fragments » avant apaisement temporaire.

À un moment, de la matière terriblement muette on tombe.

Je tombe.

Vous tombez peut-être (je nous le souhaite solidairement) de la matière vers le lieu qui est probablement celui de la forme.

« Perds l’illusion de ton âme éternelle, c’est de ton corps que tu ne cesses de tomber. » Mouvement par la fin n’est pas le récit d’une rédemption de l’âme par la douleur, c’est le récit d’une assomption du corps par la chute, tête casquée la première, avec le corps qui écrit, est ce récit paradoxal : le don des mots à ce qui, en privant, en était privé.

Dans ce texte, phrases et paragraphes plus ou moins longs séparés par une ligne de blanc, ici et là par de fines vignettes, écrit au présent de l’indicatif, la douleur est présente, honorée, accueillie à part entière, c’est avec elle que celui qui écrit a accepté de traiter.

C’est sur cet écrivain qu’elle-même peut compter pour se fonder.

« La douleur accomplit sa mue, elle se termine par le Verbe. »

On peut en arriver alors, je ne suis certaine que de la nécessité, à ce qui se raconte de la rencontre avec l’autre, « infirmière, médecin, menuisier alerté pour clouer une planche sur un volet battant, simple visiteur », tout autre, inconnu qui s’est jeté d’un pont, enfant amputé d’un bras qui meurt seul à l’hôpital, homme qui se tire une chevrotine dans la tête, tous les autres, croisés pour des « funérailles de pauvres qui dispersent dans la nuit blanche et noire des paroles comme des ombres ».

Écrire n’est pas s’approprier, c’est offrir ensuite.

« L’épure », le beau texte méditatif que le poète Jacques Dupin a écrit en postface, s’ouvre ainsi : « Mouvement par la fin, titre du livre, mouvement à rebours de l’écriture qui commence avec l’instant de la mort pour remonter le cours de l’éclat et de l’éclatement d’un corps harcelé par les attaques d’un mal inflexible... »


Mouvement par la fin. Un portrait de la douleur de Philippe Rahmy vient de paraître chez Cheyne éditeur, dans la collection Grands Fonds dirigée par Jean-Marie Barnaud et Jean-Pierre Siméon.

Philippe Rahmy, un des arcs-boutants de remue.net, y tient une chronique régulière sur la poésie et la littérature contemporaines intitulée « Une fin des certitudes ».

Nombreux textes de et sur Jacques Dupin dans le dossier qui lui est consacré.

Gravure de Caroline Sagot Duvauroux.

10 mars 2005
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