Cécile Mainardi | la blondeur

Même sur une photo noir et blanc, on peut voir blond quelqu’un de blond, disait Wittgenstein, je rajouterais même mort, sur la tête de quelqu’un d’autre, qui se trouverait avoir ton allure quand il marche de dos, et la même texture de cheveux fins et souples que toi. Bruns ou châtains feraient l’affaire. Ta blondeur n’existe pas, c’est moi qui l’ai inventée pour la refléter dans le Tibre, c’est moi qui l’ai inventée pour que les choses aient un reflet, c’est moi qui l’ai inventée pour dire que le Tibre est blond.






Il apparaît dans ce texte, que le contraire du blond n’est pas le brun, ou le sombre, mais la cécité, l’hébétude, le silence. Que la blondeur engage la faculté de parler, qu’elle veille sur les choses et les êtres, comme la lumière sanctionne ce qui meurt.

On se dit, dès les premières lignes, que la blondeur qui s’élabore, lettre après lettre, de noir en noir, ne s’apparente en rien à une contrainte d’écriture, choisie arbitrairement pour contourner et, donc, pour mettre en perspective ce qui se trouve là, à portée de la main, une chevelure dont on pourrait parler sur le mode infra-ordinaire… Car la blondeur du texte de Cécile Mainardi déborde sa définition, comme une pierre ramassée sur la berge et lancée devant soi, elle troue la surface du fleuve, coule, s’agrège à la terre du fond, à la carapace minérale, et vivante, qui porte l’eau dans sa pente ; cette blondeur est inconnue des dictionnaires, c’est elle qui soutient le langage. Tibre… férocité placide du froid, et du vert.



Il y a un endroit noir bouché inutile sur le côté droit de l’église San Andrea della Valle – un trottoir en quelque sorte « sans issue » - qui donne sur le rien qu’un mur peut dresser devant vous. […] Une zone de couverture Tim, Wind, Vodafone, où je vous appelle au secours de toutes mes conneries. Empêchez-moi de les faire, elles qui viennent au-devant de moi, et s’il était déjà trop tard, écoutez la douleur qui se déplace de mon corps à celui des phrases qui inutilement cherchent à en faire des poèmes






Comme si la blondeur se mesurait à la distance qu’on parvient à mettre, au prix d’un risque terrible, d’une totale désillusion, entre soi, et le malheur. Que cette distance, ou densité sémantique des mots, soit infinie ! mais la blondeur n’est pas encore la phrase. Elle vit, repliée sur elle-même, dans l’effort d’imagination. Toutes les forces disponibles sont concentrées, à un moment donné, sur une tête d’épingle. L’instant d’après, celui de la formulation, n’a pas encore eu lieu, ou, plutôt, il a lieu alors qu’il dévore le mouvement dont il procède, alors que chaque phrase écrite se détruit en ce qu’elle montre. Blondeur... Un filin est tendu entre deux mondes simultanés, entre silence et poème, entre promesse et déception ; la douleur étrangle cette zone « sans issue », appelée « corps » comme on appelle au secours. Ce qui s’y joue dépasse la littérature « inutile », ce qui s’y joue, c’est la blondeur, la réponse incarnée de l’éclair à l’entropie.



L’année où la transparence ensorcelée de l’air
L’énergie que tu produisais à seulement te produire
(moulin à apparition)
Disparaissant de disparaître
L’histoire de ce livre fut
La combinaison – une sur mille – qu’on trouve presque toutes les nuits
(la combinaison – une sur mille – qu’on trouve presque toutes les nuits)






Je me suis mis un instant au balcon. Il fait noir, 00 :55. Bitume qu’un type passe au jet. Presque une odeur d’oranges. À gauche, vers l’oreille, un volet qui tombe.

Ce texte, qu’il faut lire, et, après l’avoir lu, dont il faut parler, finit par la postface de Stéphane Bouquet : « […] Et que blond, selon elle (Cécile Mainardi), veut dire quelque chose que dit Rilke dans sa neuvième élégie :

Une fois / chaque chose, une fois seulement. Une fois et pas plus. Et nous aussi, / une fois. Jamais plus. Mais d’avoir été / une fois cela, ne fût-ce qu’une fois :/ d’avoir été terrestre ne semble pas révocable.



Cécile Mainardi, la blondeur, Les Petits matins 2006






Association d’idées, j’ai découvert aujourd’hui cette vidéo de Adam Long, illustrations de Tom Keating, sur un poème de Charles Bukowski, A little bomb atomic, avec voix de Bukowski… Blondeur, blondeur, blondeur !...

Photo : Marilyn Monroe La Rivière sans retour 1954

Philippe Rahmy - 19 octobre 2007