Jean-Luc Nancy et les éditions La Phocide

Les éditions de La Phocide, nécessairement à la croisée des chemins [1] débutent leur aventure éditoriale par deux livres singuliers et importants. Le premier Le poids d’une pensée, l’approche est de Jean-Luc Nancy, le second Ethique et expérience. Lévinas politique est de Gérard Bensussan [2].

Cette jeune maison ouvre le chemin en soulignant des affinités et une exigence.

Le livre de Jean-Luc Nancy qui reprend divers articles et conférences, devrait se lire comme un espace d’expérimentation. Il ne fait le tour de « rien », ne nous dit évidemment pas le poids que ferait une pensée... il approche sans chercher à parvenir (le chemin plutôt que la destination).

Commençons par la fin du livre. Commençons par souligner que ce livre, Le poids d’une pensée, l’approche, se termine par une citation littéraire, quelques vers de Rilke : invitation (aux résonances baudelairiennes) à « m’enfoncer dans la rumeur nocturne ».

Chemin proposé, invitation transmise, et question posée : quelle serait cette rumeur nocturne ? Quelle serait pour la pensée cette image rilkéenne ?

Une réponse possible, l’hypothèse que l’on suggère pour accompagner une lecture, est l’écriture elle-même. Ce livre de J.L. Nancy est entièrement traversé par la question de l’écriture. Chacun des onze textes est une « approche » de l’écriture possible d’un philosophe contemporain. Mais il nous met en garde dès la préface :

Cela ne se montre que par touches, esquisses, profils dérobés, moules perdus... [3]


Où sommes-nous ? Où se situe cette écriture (cette pensée, donc) qui approche ce qui se dérobe ? Une fois encore, commencer par la fin et envisager cette place : la bordure.

Le bord est cela par où la limite fait contact ou se fait elle-même contact. Sur la limite, les singuliers sont bord à bord. Ils se touchent ainsi, c’est-à-dire qu’ils s’écartent de rien : très exactement, du rien qu’ils ont en partage. Les bords sont les uns pour les autres dans le double rapport de l’attraction et de la répulsion. Par le bord, on peut aborder à l’autre bord, voire se livrer à un abordage. On peut aussi déborder, précisément pour aborder de l’autre côté, à moins de se répandre seulement dans le rien de la limite : cela dépend de l’énergie, de l’impétuosité avec laquelle on s’élance. [4]


Alors Jean-Luc Nancy pratique les croisements, appelle ce qui est hétérogène, le frotte au seul domaine (supposé) de la pensée pour mieux se plonger dans les méandres de l’acte d’écrire la pensée [5]. Il tente la pensée, approche constamment cette question (la possibilité d’écrire la pensée) en bordure. Allez voir ce texte « Espace contre temps » pour découvrir l’importance de cette rythmique propre à la pensée, à celle de Nancy. Syncope et retour, fragmentation et plongée dans les paradoxes. On a parfois l’impression d’un jazzman, un Coltrane à New Port par exemple, qui explorerait les tensions d’une ligne de pensée en tordant les habitudes. Dès lors de se demander si, en creux de cette interrogation sur le temps, ce n’est pas de sa propre écriture (de sa propre pensée) qu’il parle :

Penser : une vitesse dont aucun temps ne peut rendre compte. Et donc, pas une vitesse. Un écart, une dis-location : voici un autre lieu, un autre topos.

(...)

Les passages : écartements, branchements, connexions, déconnexions, interfaces, mais ce qui passe, comme tel, en tant que cela est, ne passe pas. Ou bien, est passé ou encore à passer : et n’existe pas. [6]

Le livre de Jean-Luc Nancy peut donc être lu comme un ouvrage sur la langue, et sur le langage, sur le transport de langage dans la pensée : ce que serait la question « Le poids d’une pensée » dans l’article du même nom, l’approche singulière de la voix en philosophe dans une courte saynète dramatique dans « Vox clamans in deserto », ou encore ces notes autour de Hegel pour brosser le « Portrait de l’art en jeune fille » ; ou encore cette suite autour du voir, cette tentative du regard dans la pensée dans « Les iris », texte dans lequel on lit

C’est écrit pour le temps perdu passé à écrire, quelques grammes d’existence, quelques instants d’insistance. [7]


Ce qui insiste dans tout le texte de Nancy, c’est cette volonté d’explorer les possibilités de l’écriture philosophique en maintenant au plus loin cette place fragile de la bordure.

Le photographique prend dans ce contexte une place particulière et intense.
Jean-Luc Nancy n’en fait pas un objet d’étude. Il vient travailler avec elle, dialoguer, en se plaçant toujours au plus près de ce bord qui permet (et conditionne peut-être) l’échange.
Rien n’est plus juste pour accueillir le sens de ce terme approche que le texte « Georges » qu’il consacre à cet homme que l’on voit sur quelques photographies.
Et comment ne pas évoquer le texte intitulé avec évidence « L’approche », texte qui éprouve la pensée à partir d’une photographie d’Anne Immelé.
S’agit-il de penser la photographie, de penser avec, dans ou au bord d’elle ? La question reste ouverte. Si l’on peut décrire ce texte, alors évoquer une rêverie au bord d’un lac, au bord d’une photographie d’un lac (référence, hommage souterrain et digressif à Rousseau ?) ; le texte est d’abord un entretien de la pensée avec cette photographie. L’interrogation de ou sur l’image n’est finalement pas l’enjeu. Ce à quoi le lecteur assiste dans ce texte, c’est au dépliement du sens, d’un sens possible. Ce qui vient avec l’image (dans le dialogue avec l’image), c’est l’écriture d’une pensée qui questionne constamment ses propres conditions, qui interroge toujours ses présupposés.

Ce qui est à voir est le monde, mais le monde nous fait bien voir que ce qui voit et ce qui est vu n’ont lieu que dans l’approche de chacun par l’autre et dans l’approche de chacun vers l’autre. Cette approche est infinie — littéralement et actuellement infinie. Non potentiellement : ce n’est pas une distance toujours progressivement mais sans fin réductible. C’est un écart toujours infiniment présent. C’est imminence d’une immanence qui reste imminence. Qui, par conséquent, ne cesse pas de transcender — de transparaître ou de transpirer. [8]



A la question posée par Jean-Luc Nancy lui-même dans « Coupe de style »,

Du style dans la philosophie : en avoir ou pas ? [9]


on se gardera bien d’avancer une réponse sinon que la question du style chez Nancy, la question d’écrire, et donc de pensée, est chez lui, une affaire de risque qui ne se mesure que dans l’expérimentation du langage, de ses formes et un dialogue toujours renouvelé avec ce qui ne serait pas lui.




A l’occasion de la sortie de Le poids d’une pensée, l’approche, les éditions de la Phocide organisent une série de rencontres avec Jean-Luc Nancy. Alors, à vos agendas :

Le 17 novembre, à TOURS, à la librairie Le livre. Il en est question ici.

Le 18 novembre, à PARIS, à la librairie Michèle Ignazi.

Le 28 novembre, à STRASBOURG, à la librairie Quai des brumes.



A lire également sur nonfiction.fr, un entretien avec une partie de l’équipe qui anime La Phocide.

Signalons enfin les deux prochains titres annoncés pour 2009 :

La métamorphose et l’instant de Boyan Manchev

et

Instructions pour une prise d’âme.Artaud et l’envoûtement occidental de Frédéric Neyrat.

Sébastien Rongier - 10 octobre 2008

[1Lire ici la présentation des éditions :
En Grèce centrale, autour du Parnasse, la Phocide antique est un pays de passage, un carrefour où se joignent les deux routes de Delphes et de Daulis. À cette croisée des chemins, le héros tragique Œdipe crut pouvoir choisir entre l’une et l’autre route, mais l’épreuve de sa liberté l’amena à faire face au destin qu’il avait cherché à fuir. Il se révélera citoyen sur une terre dont il se croyait étranger.
S’inspirant de cette expérience où l’étrangeté préside à la découverte, les éditions de La Phocide souhaitent donner accueil à des ouvrages où la réflexion philosophique s’offre comme un lieu de transit entre diverses formes d’expression de la pensée et au carrefour de différentes disciplines.
La collection « philosophie — d’autre part » n’entend pas s’adresser au seul public spécialisé mais appelle de nouveaux lecteurs par le choix d’une écriture s’appuyant sur l’expérience et s’exposant à la littérature, aux arts, à la politique, à l’actualité, à l’histoire.
De l’accueil des écritures contemporaines à l’interrogation renouvelée des réflexions transmises par la tradition, La Phocide voudrait affirmer avant tout une pratique de la philosophie en mouvement, périlleuse et intempestive, exigeante aussi bien que soucieuse de mettre au jour, sans complaisances, le tissu d’apories qui pèsent sur notre présent.

[2
On voudrait bien en parler prochainement.

[3page 8

[4pages 131-132

[5...« m’enfoncer dans la rumeur nocturne »...

[6pages 86-87

[7page 73

[8page 121

[9page 75