La pauvreté en expérience

Image ci-dessus : “imprime-écran”
de la vidéo de présentation de l’exposition
Dead Air du Frac Aquitaine

Cf. Préambule de Le Petit Chose dans l’espace quatre.


Le Petit Chose dans l’espace quatre. Épisode n° 1
La pauvreté en expérience
« Tu vendras de la porcelaine »

À l’heure où j’écris ces lignes, le Petit Chose est si fatigué qu’il n’établit plus de distinction entre l’intérieur et l’extérieur de l’espace quatre. Son immobilité est telle qu’elle résout le mouvement de son corps à sa respiration. Tant sur le plan physique que sur le plan spirituel, sa manière d’agir procède inspiration après inspiration, sans pleine connaissance de ce qui la motive.
Il passe avec détermination et bravoure l’arc de triomphe “cagien”, porte-parole d’une exposition qui flue d’une réalité résistant à toute réduction. Il salue d’un coup d’œil Mr and Mrs Fry of Texas ; pour autant ils n’en changent pas de position. Le couple [américain] est une image fixe.
L’impatience de mettre son projet à exécution tient le Petit Chose sur des charbons ardents. La peau lui brûle et produit l’énergie d’activation de la combustion des violons accrochés au plafond.
Alors, plein de solutions et d’inventions, Le Petit Chose fait des choses.

Tous les gestes du Petit Chose ont en commun de se placer exclusivement dans le temps et l’espace qu’ils occupent : « le contexte comme contenu ». Par un emploi parfaitement subjectif des usages de l’alphabétisation, il procède au déplacement de livres sur une étagère. [Depuis Mallarmé], les livres de l’ “espace moderne” sont des objets comme les autres.
Il prend un volume dans ses mains ―La Culture du pauvre—. Il compte les livres qu’il n’a pas lus. Il établit une liste de 28 titres et l’énumère à voix chuchotée en guise de fond du fond sonore : un échantillonnage musical « que l’on pourrait à tort assimiler à une culture de masse ou à une culture industrielle » (Julien Fronsacq).
Bienveillante et hostile, son oreille externe détraque ses facultés perceptives et lui bourre la tête d’explosions rocailleuses et agressives. Complice et adversaire, son oreille interne lui fait perdre l’équilibre et le jette hébété au sol. Tombé à plat ventre le long d’une jeune fille polysémique installée à plat ventre en plein milieu de la salle pour examiner des images d’œuf sur un tapis de couleurs tendres, le Petit Chose ne contrôle plus ses sens. Il produit une action qui, outre l’érotisation de l’espace, fait advenir le « vides ». Carré blanc.

Il se relève lentement du sol, « et les yeux ouverts il ne voit rien ». Il voit une lumière blanche, somme négative, immobile et intimement mouvante de couleurs discrètes qui rayonnent de la date du jour peinte en blanc sur une toile monochrome et pâlit d’une page d’un journal quotidien. Il voit le choc régulier des contraires dans des assemblages à l’équilibre précaire et perçoit le tintement d’un verre par Un après-midi tranquille.
À force de chercher des postures devant les choses et de supporter la pression des murs blancs, il voit en toutes choses Le Cours des choses. L’une dans l’autre, chacune se nourrit de l’autre et elles se transforment. C’est ainsi que les fragments épars de son corps, provisoirement fracassé par la chute et ragaillardis par l’action, se rassemblent artificieusement.
Dépris, délié, détaché, vide de toutes choses, même du Cube blanc, pauvre, voilà bien ce que Petit Chose est devenu. Pièce par pièce, il disperse l’héritage de l’exposition et laisse les objets d’art aux réserves de la collection. Ayant pris tâche d’explorer et d’expérimenter des possibilités de vivre fondées sur un détachement eckhartien, il attend, assis, que se lèvent les nuages. [« L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »]

À l’heure où j’écris ces lignes, donc, tout le magasin des œuvres qui ressemblent à des objets d’art dansent autour du Petit Chose. Sur une étagère des livres, en face des couverts, fourchettes, couteaux, assiettes et gobelets en équilibre, à côté des énoncés performatifs, stock de mots et phrases à disposition du spectateur, devant des documents collectionnés par les fans d’un groupe rock, un peu avant 27509 jours au 18 avril 2008, au milieu l’installation d’une jeune femme à plat ventre sur un tapis de couleurs tendres regardant béatement un œuf, derrière une console combinant des textures hétéroclites et des tensions matérielles contradictoires …, toutes choses qui le regardent d’un air narquois et semblent dire en brandissant leurs cartels : "Tu vendras de la porcelaine !" Un peu plus loin deux antennes de télévision en robes grises remuent leurs branches vénérables comme pour approuver ce qu’avaient dit les autres choses : "Oui... oui... tu vendras de la porcelaine !..." Et là-bas, dans le fond, d’un Bouquet perpétuel irradie délicatement : "Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la porcelaine". C’est à devenir fou. Mais … (à suivre)
[Celles et ceux qui n’entendent pas cette histoire, qu’ils n’en inquiètent pas leur cœur. L’existence du Petit Chose n’est autre ici que l’espace quatre d’un feuilleton et le rêve d’une femme du temps de maintenant. « (g)Rêve général » écrit le rêve. ]

Catherine Pomparat - 10 février 2009