Bernard Noël | Le fictif et le réel

Préface au roman de Jean Renaud, L’amour exaspéré (éditions L’Act Mem, mai 2009, Carré Curial, Chambéry).


             Et si le réel ne tenait qu’à la nomination ? Bien sûr l’existence des choses, des êtres et du monde n’en dépend pas, mais leur réalité est-elle le réel ? La réalité existe en soi : elle se suffit, elle ignore l’humain qui, faute de pouvoir lui rendre la pareille et contraint d’avoir des rapports avec elle, invente la relation. Mais qu’est-ce que la relation sinon, toujours plus complexe, une humanisation qui, en s’aidant du langage, construit peu à peu une doublure généralisée de l’univers ? Le mot « réel » décrit assez bien cette doublure si l’on accepte de considérer qu’il contient la relation et son objet, donc le monde, non pas tel qu’en lui-même, mais tel que métamorphosé par notre présence en lui.
             Il y a longtemps que prononcer le nom dispense d’examiner la chose. On peut ainsi se demander ce qu’il en est de la « nature » qui, après tout, n’est qu’une variété ou une variation du « réel » et qui, par conséquent, n’est qu’un cas particulier ou plus intime de la relation. À moins qu’on ne trouve abusif de qualifier de « relation » ce qui est plutôt l’effet de la « représentation », laquelle produit de la distance et provoque par là de la séparation et de l’absence.
             Pour souffrir de ce décalage, il faut éprouver le désir de le traverser afin de s’unir à l’objet désiré. C’est alors que le merveilleux pouvoir de la parole fait surgir la conscience qu’il en va entre les humains comme il en va entre les hommes et le monde par la faute de ce qui permet de connaître sans pour autant incorporer. Alors s’impose à jamais l’irrémédiable et son remède sans cesse réinventé : l’amour… Mais que serait l’amour sans les variations et les nuances grâce auxquelles le langage multiplie son pouvoir tout en jouant des distances et des rapprochements que permet la conscience de la séparation ? L’érotisme est justement l’art de ces mouvements qui, tantôt exaspèrent la distance afin de l’excéder, et tantôt greffent sur elle la volonté de porter le toucher jusqu’à la fusion. Et l’érotisme, bien sûr, n’existe que par la nomination : elle lui transmet son « réel ».
             Comment se révolter contre cela même qui nous fait concevoir notre révolte ? Il y faut une obstination dont Jean Renaud écrit la fable dans ce roman, L’Amour exaspéré. Pour franchir la séparation, il est indispensable de dévisager son abîme jusqu’à en faire la distance « à la fois infranchissable et nulle ». Et pour cela, rien d’autre à faire qu’exaspérer la puissance nominative du langage en jouant de sa crudité, de sa vulgarité, de sa grossièreté, bref de son obscénité.
             Que devient alors un langage contraint à développer des situations propices à la violence, à l’excès ? Il crée simplement le révélateur apte à prouver que la nomination en même temps qu’elle fonde la relation fonde également le réel. En vérité, il suffit de décrire, de nommer pour qu’existe aussitôt le lieu sensible où chacun s’identifie à soi-même en transformant sa différence en appel vers l’Autre, c’est-à-dire en un moyen de jouissance manié sans illusion.
             Le langage, et lui seul, peut utiliser sa propre perversion pour changer de nature et violenter ses effets en les inversant. Voici des mots clairs, des mots justes, des mots sans équivoque et ce qui normalement n’est que chiennerie ou baise minable devient pure rencontre par la grâce d’une crudité à l’exactitude sans concession. Il a fallu d’abord que le vocabulaire mûrisse à force de retenue, d’attente, puis que les gestes s’articulent avec lui et enfin provoquent une précipitation du réel en soufflant autour d’eux la bulle d’un présent tout aussi radical, excessif, détonnant.
             Une sueur lumineuse suinte alors des mots les plus triviaux pour la raison qu’eux seuls conviennent à la situation dans laquelle Jean Renaud les emploie. Mais comme cette situation n’existe que par eux, ils en sont la substance : une substance verbale en qui s’opère la résolution de la contradiction entre l’obscène et le lumineux. Ou bien entre l’obscénité et une tendresse d’une douceur infinie.
             La fiction n’est-elle pas la seule vérité possible d’un réel qui doit ses dimensions à une coupure fondamentale que la fiction justement réussit à recoudre dans le présent de son récit ? Plus cette fiction s’exaspère de n’être que ce qu’elle est, mieux elle réussit à raccorder la perception et la représentation. Alors l’angoisse liée à l’éphémère et l’exaltation née de l’obscène s’illimitent dans le bien que fait le mal…

Bernard Noël.

19 mai 2009