Giuseppe Conte | Quelle symétrie, quelle mathématique, poème suivi d’une Note

Ce poème et cette note figurent dans le catalogue de l’exposition consacrée à l’œuvre d’illustrateur de Mimmo Paladino, Disegnare le parole. Mimmo Paladino tra arte et letteratura [Dessiner les mots. Mimmo Paladino entre art et littérature] qui se tient en ce moment à Milan, au Museo del Novecento, jusqu’au 4 septembre 2016.

La traduction du poème par Christian Travaux a été publiée dans la revue en ligne Secousse.





Quelle symétrie, quelle mathématique

À Mimmo Paladino

Quelle symétrie, quelle mathématique
a disposé autour du tronc deux bras
parallèles mais capables de tracer
un horizon et de pointer vers le zénith ?
Quelle symétrie, quelle mathématique
abstraite, mystérieuse, a décidé
que l’homme aurait un nez
entre deux yeux et une bouche
et un sexe et deux talons pour devoir
se soulever de terre sans voler ?

Quelle pensée exemplaire
quelle idée de Platon
quelle émanation de Plotin
a donné au corps, estimé vil,
la géométrie cachée du divin ?
Qui a donné l’or aux tigres ?
Qui au violon son vibrato perçant ?

Cette géométrie, cette mathématique
l’artiste la découvre dans son rêve
comme entre des dunes de sable une piste
insoupçonnée, implacable, précise
pour peut-être arriver à l’oasis
pour peut-être donner forme à l’extase.

Nice-Marseille, décembre 2003.

(Traduit de l’italien par Christian Travaux.)






Note

Ce poème est né de la fréquentation de la peinture et de la sculpture de Paladino, certainement l’artiste italien de ma génération avec lequel j’ai senti dès le début le plus d’affinité. Je l’ai écrit en voyage, comme cela m’est arrivé très souvent dans ces premières années du millénaire, pour les textes que j’ai rassemblés ensuite dans Ferite et rifioriture [Blessures et refleurissements], sorti en 2006. Entre la ville où j’habitais alors le plus souvent, Nice, et Marseille, le grand port méditerranéen où j’ai fait plusieurs fois des lectures et où, comme en ce moment, mes textes poétiques sont utilisés pour des spectacles de théâtre. Marseille est la ville théâtrale par excellence, inclinée comme elle est vers la mer qui est sa scène et sa toile de fond, avec le château d’If dans le lointain et le fantôme du comte de Monte-Cristo qui y rôde. J’ai écrit en pensant à la machine théâtro-philosophique parfaite du corps humain, une machine mystérieuse pour laquelle des mathématiques complexes, mystérieuses, sont nécessaires. J’étais inspiré par certaines images de Paladino, elles-mêmes énigmatiques et indéchiffrables, et pourtant pleines de saveur archaïque et populaire, par ses masques de bronze homériques qui sous-entendent une dissimulation, un travestissement de l’être. Pourquoi le corps humain est-il ce qu’il est ? Pourquoi certaines symétries parfaites ? Pourquoi est-il destiné à marcher, pourquoi ne vole-t-il pas, sinon dans la perfidie des rêves ? L’affinité avec Paladino a certainement consisté dans une expérience méditerranéenne commune, pour lui de lumière et de couleur, pour moi de mer et de musique, pour les deux, cause d’une inclination vers le mythe. Un mythe à redécouvrir, neuf, charnel et utopique. Paladino lit Pavese, et j’en suis proche. Il lit Cervantès, et je suis avec lui. Ici je fais appel aux philosophes, à Platon et au néo-platonicien Plotin, mais je crois que c’est surtout pour citer transversalement Jorge Luis Borges, une de mes références les plus importantes dans la littérature mondiale du XXe siècle. Puis Borges se transforme en Blake, dans l’or brûlant du tigre (« Tiger, tiger, burning bright / in the forest of the night »), le violon déplace l’attention vers l’art de la musique. Pour arriver enfin, dans la dernière strophe, à la célébration du pouvoir de l’artiste dans toutes ses dimensions, poète, compositeur, peintre, qui est de tracer, dans le désert du monde, la piste inexorable du sens, de donner forme à ce qui ne pourrait avoir de forme sans lui. L’extase, l’invisible.

Je ne me rappelle pas comment ce poème est arrivé à Paladino. Le courrier électronique n’était pas alors le rite obligé quotidien qu’il est devenu aujourd’hui, je crois donc que j’ai transcrit le poème de la copie manuscrite à l’ordinateur, que je l’ai imprimé, que je l’ai mis dans une enveloppe et expédié. Ce qui est sûr, c’est qu’après quelque temps m’est parvenue une autre enveloppe, plus grande, qui contenait une vraie surprise : sur une feuille rectangulaire dont le coin en haut à droite avait été amputé et cautérisé avec une patine dorée, Paladino avait recopié en lettres majuscules le texte du poème (à sa troisième vie, après mon manuscrit en lettres minuscules et l’impression en caractères Times New Roman) et lui avait superposé une figure humaine, un être filiforme, nu, sans défense, les bras écartés, et pourtant infiniment puissant dans l’équilibre cosmique, cosmologique, de la symétrie de son corps. J’avais fait allusion à Borges et à Blake. Paladino fait allusion à Léonard de Vinci. Et autour de ce corps il construit un réseau géométrique qui consiste surtout en deux spirales, l’une à gauche du corps, l’autre qui l’entoure. La première est très pure, comme faite de fils de comète, la seconde se mêle à des figures pyramidales, à des triangles imparfaits qui tissent leur toile. Le sens des symétries et des mathématiques dont parle le poème est magnifiquement saisi ici, mais pas illustré, et même subverti par cette évocation linéaire du chaos dont procède, c’est vrai, toute symétrie, toute pensée philosophique, toute œuvre d’art (le corps humain en est une).

Ainsi la rencontre de la poésie et de la peinture devient dialogue, échange, interaction. Aujourd’hui le dessin de Paladino, sur un fond vert foncé et dans un cadre doré, est accroché sur le seul mur de ma maison dépourvu de livres, entre une eau-forte de Marcel Duchamp (Morceaux choisis d’après Courbet) et un dessin avec lequel Ferlinghetti a illustré la traduction américaine de mon recueil L’Océan et l’enfant. Encore un trait d’union entre Mimmo et moi : lorsque j’ai rencontré pour la première fois Ferlinghetti au café Roma de North Beach, à San Francisco, la conversation est venue sur lui, Mimmo, et j’ai découvert que le vieux et glorieux beatnik en était un admirateur passionné.

(Traduit de l’italien par Frédéric Lefebvre.)






Giuseppe Conte, né en 1945 en Ligurie, est poète, romancier, auteur multiforme. Quelques-uns de ses livres ont été traduits en français : des recueils de poèmes : L’Océan et l’enfant (Jacques Brémond, 2002), Villa Hanbury & autres poèmes (L’Escampette, 2002) ; des récits et romans : La Femme adultère (Laurence Teper, 2008), L’Homme qui voulait tuer Shelley (Phébus, 2008) ; une pièce de théâtre : Le Roi Arthur et le sans-logis (MEET, 1995) ; un livre de voyage consacré à la mythologie qui a joué un grand rôle dans sa formation : Terres du mythe (Arcane 17, 1994).
Mimmo Paladino, né en 1948 en Campanie, est peintre, sculpteur, illustrateur. Exposé au Palais Rohan à Strasbourg en 1996 ainsi que dans plusieurs galeries en France, il a publié une version illustrée de L’Iliade et de L’Odyssée aux éditions Diane de Selliers en 2001.

F.L.

28 juillet 2016