ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, making of, 3

Thomas Giraud, qu’on a pu lire sur remue.net à plusieurs occasions, fait paraître son premier livre, Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, aux éditions La contre-allée, en octobre 2016. Proposition lui a été faite d’ouvrir son journal de chantier ici. Voici le troisième volet de cette série.
Lire le premier volet.
Lire le deuxième volet


ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of

Partie 3 : L’écriture et Elisée Reclus

Elisée Reclus a beaucoup écrit. Ce devait être fondamental, une évidence pour lui, d’écrire mais sans que l’acte d’écrire ne l’embarrasse. Non pas qu’il n’écrive qu’au fil de la plume mais on ne sent pas une angoisse de la page blanche. L’écriture d’Elisée Reclus n’est pas répétitive même si compte tenu de la quantité de choses écrites, il a dû parfois dire plusieurs fois la même chose, reprendre les mêmes tournures. Il écrit de manière assez classique et l’on pourrait sans chercher beaucoup, trouver des points communs avec Rousseau. Quelque chose qui se rapproche aussi de Giono, pour un rapport assez émotif avec la nature, pour une capacité à employer le champ lexical de la mer pour décrire la montagne.

J’aime la répétition dans la musique et sans vouloir tomber dans le jeu de mot facile, j’aime la musique que produit la répétition, ou au moins certaines formes de répétitions. Pas pour la recherche d’une quelconque hypnose que peut produire parfois la musique répétitive mais pour ce mélange de familiarité à la chose qu’impose au fur et à mesure la répétition, cette familiarité finissant par faire entendre des nuances, des différences dans ce que l’on pensait être uniforme. Je suis sensible aussi à la modestie apparente du propos de la répétition : elle ne suppose que des moyens limités mais demande finalement une intelligence qu’il faut faire passer par autre chose que la prodigalité. Le rythme (comme dans les morceaux de Steve Reich ou de Mogwai), l’harmonie (dans les suites pour violoncelles de Bach). Ce peut être aussi une manière de penser son propre art différemment. Ainsi les Wall drawings de Sol Lewitt sont reproductibles suivant un procédé répondant à un certain nombre de certifications, désacralisent ainsi le caractère unique de l’œuvre d’art.


Sol LeWitt, (detail) Wall Drawing #65.
The Dorothy and Herbert Vogel Collection, Copyright © 2016 National Gallery of Art, Washington, DC

Deux formes de répétitions pouvaient se mêler dans mon écriture pour parler d’Elisée Reclus. En réalité, il y en a même eu trois.

D’abord, la répétition proprement dite de certaines phrases (comme celles qui rythment les livres d’Antonio Lobo Antunes, de Maryline Desbiolles et plus souvent aussi, certaines formes de poésie). Celles-ci deviennent des repères et, par la force des choses, finissent par produire un effet, pas seulement une certaine lourdeur mais une musique, rythmique, un cadre qui nous ramène régulièrement à des choses déjà dites, familières. C’est notamment le cas de la manière dont Elisée parle de son père, « Jacques le père » ou « le père, Jacques » et du retour récurent des bouts de pensée.

Ces bouts de pensée ponctuent le récit et sont la voix, encore intérieure, d’Elisée. Ils ne martèlent pas car ce sont les mots d’un enfant ; les bouts de pensée ne font que revenir de manière aléatoire, sans donner une fréquence mais plutôt suggérer un mouvement. Ils sont annoncés comme tels dans le texte (en un sens, ils disent ce qu’ils sont) et ont pour fonction de montrer la construction d’une pensée. Initialement, j’avais envisagé que ces bouts de pensée soient des phrases qu’Elisée Reclus ait par la suite vraiment écrites mais on ne pense pas ni n’écrit à 10 ans comme à 30 ou 40. J’ai abandonné assez vite ce projet pour essayer, autant que possible, de me mettre à hauteur de ce qu’il pouvait être, c’est à dire, un enfant. Si les bouts de pensée sont assez brefs au départ, ils s’allongent au fur et à mesure du texte. Ils sont un peu plus élaborés, le reflet ou un reflet possible de la pensée d’Elisée qui avance.

Il y a, ensuite, une autre forme de répétition qui est en réalité plus complexe qu’une simple répétition des mêmes phrases, reprises ou ritournelles. La plupart du temps, dans la musique répétitive il existe une séquence d’un certain nombre de notes, accomplies d’une certaine manière. Puis il y a un changement, accidentel ou provoqué, souvent léger, qui décale à peine le morceau, mais qui le fait se déplacer vers autre chose. C’est un peu comme si l’on tournait toujours autour de la même idée mais en ayant accompli un léger décalage. Même si j’admire ceux qui écrivent les choses en peu de mots, qui savent dire la bogue, ses épines et sa couleur, le marron à l’intérieur et ses reflets brillants avec le même mot, j’aime ces écritures qui avancent, musardent, où tout n’est pas donné, où il faut suivre un chemin en lacet, retrouver la même sensation dite plusieurs fois mais avec de légères nuances. Ce qui est un peu une mise en forme pratique de la thèse de Deleuze que rien ne se répète vraiment à l’identique. Les mêmes mots ou presque, dits par les mêmes personnes, ne sont pas que la répétition de ces mots. Ils signifient autre chose dans des contextes différents. Et d’autant plus, si la phrase également avance.

Steve Reich, Cellocounterpoint, interprété par Nicholas Photinos

Enfin, il y a aussi une dernière répétition à l’œuvre dans le livre. Elisée se prépare à devenir ce qu’il va être, comme s’il fallait répéter, faire des gammes, pour aboutir. Certains poussent les choses plus loin que d’autres dans l’ordonnancement du chaos qu’ils souhaitent faire advenir, dans cette expérimentation. Chez Elisée, c’est donc avant les ruisseaux, avant les montagnes, qu’il se construit, s’indiscipline.

Lorren Mazzacane Connors
Album Portrait of a soul sur le label FBWL

Un extrait (pages 61-62)

Bout de pensée : J’ irai affiner ma pensée pour comprendre celle des autres.

Il a envie de marcher sur les chemins, de traverser à vol d’ oiseau. Ce besoin s’installe. L’espace du collège n’est pas si grand. les chemins sont rapidement connus. Il y en a trois : un pour entrer et sortir qu’on emprunte rarement, une ligne droite prétentieuse, bordée d’arbres mous et en mauvaise santé ; un autre qui longe les murs d’enceinte et qui offre peu à voir sinon ce que l’on peut imaginer derrière ; un dernier, souvent humide qui mène au potager. Il lui faudra donc attendre de partir du collège pour se mettre en chemin..

Elisée arrive chez les frères Moraves, sans illusions ni idées préconçues en dehors de ses inventions brodées sur les lettres d’Elie, seulement mené par l’évidence familiale et accompagné de ses bouts de pensée. Le temps du collège ne lui laisse que peu de souvenirs, peu d’impression sur les choses apprises, peu de choses retenues si ce n’est avec les collégiens, anglais, allemands et hollandais quelques rudiments de ces langues dont il se servira pour pénétrer un peu mieux sa connaissance des lieux et des hommes.

Au collège, il fait ce qu’ il avait à faire, consciencieusement et s’ennuie.

Les chuchotements lui manquent. Zéline lui écrit mais il ne retrouve pas dans ses lettres le frottement des mots chuchotés. Les choses curieuses aussi lui manquent. Plus de sermons compliqués, plus d’apprentissage ésotérique. L’ensemble au collège est assez plat, il n’y a pas vraiment de feu. Les enseignants sont fades, le ton convenu et contenu : les mots sont rares, choisis et tièdes. Ils font tout d’ une main tremblante et anxieuse comme si Dieu, d’ un coup, pouvait intervenir et rendre leurs ombres plus effrayantes, plus dures à supporter. Ces enseignants contrastent avec la folie imprévisible et fatigante de son père et avec la mélancolie philosophique de sa mère.

10 octobre 2016