Imré Kertész | Être sans destin

En France, l’enseignement de la Shoah se met progressivement en place au début des années 1960 pour devenir plus affirmé dans les années 1970. Ce n’est cependant que dans les années 1980 que cet enseignement s’efforce de saisir la spécificité de la destruction du peuple juif, comme la substitution du terme hébreu à la notion d’holocauste l’atteste (de fait, toute allusion à une dimension religieuse pour qualifier cet « anéantissement » pouvait sembler déplacée). Rappelons que le film de Claude Lanzmann date de 1985 et qu’il fut pour beaucoup dans la popularisation de cette notion.
Dans Être et destin, Kertész, qui fut déporté à Auschwitz puis à Buchenwald et enfin à Zeitz à l’âge de 17 ans, regrette que durant ses années de lycée on ne lui ait pas parlé de la vie dans les camps. Faisant allusion à la cérémonie d’inauguration de son année d’inscription au lycée, il mentionne son proviseur :

« En conclusion, je m’en souviens, il avait cité un philosophe de l’Antiquité : “Non scolae sed vitae discimus” – “Nous étudions non pour l’école, mais pour la vie.” Et dans ce cas, c’était mon avis, j’aurais dû jusqu’au bout étudier exclusivement Auschwitz. On m’aurait tout expliqué, ouvertement, honnêtement, intelligemment. Sauf qu’en quatre ans d’école je n’avais pas entendu un traître mot à ce sujet. »

On ne voit pas comment la chose aurait été possible, le décalage entre un fait historique et son enseignement étant toujours important, même si, mutatis mutandis, on aurait pu lui parler du goulag, sachant que la Hongrie est alliée à l’Allemagne fascite depuis les années 30, et non encore assujettie au bloc soviétique. Reste que la remarque a de quoi arrêter les esprits. En effet, ce que déplore Kertézs, nous ne pouvons plus le déplorer. De fait, nous vivons dans ce que lui-même a appelé une culture de l’holocauste (confère son ouvrage L’holocauste comme culture). Et ce qui est terrifiant de ce point de vue, c’est qu’en dépit de cet enseignement qui ne vise pas tant à apprendre à survivre dans des camps de travail qu’à comprendre et condamner les travers du totalitarisme, le fait est que l’Europe redevient fasciste à sa manière, c’est-à-dire d’abord nationaliste. Plusieurs intellectuels ont émis l’hypothèse selon laquelle le paradigme totalitaire loin d’avoir été éradiqué était le modèle sur lequel se calquerait l’organisation de la vie publique de plusieurs États. On dira que la discrimination ou le racisme institutionnel ne sont pas la tuerie de masse, certes, mais que penser de la politique migratoire européenne et des milliers de morts qu’elle cause chaque année (plus de 2500 en 2023 selon l’ONU) ?
Un récit ne poursuit évidemment pas les mêmes finalités qu’un cours d’histoire ou une analyse philosophique, mais il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas ne pas se demander ce que la lecture d’un roman (terme utilisé par l’éditeur) concentrationnaire peut changer dans notre façon de voir ou d’agir, de dire, de prédire ou plus modestement d’anticiper.
Le texte de Kertész a ceci d’étonnant qu’il est écrit du point de vue de quelqu’un qui ne sait pas vraiment où on le conduit et qui ne peut s’empêcher d’édulcorer la réalité, c’est-à-dire d’imaginer qu’il sera traité à peu près humainement, même si les conditions de voyage sont particulièrement rudes et la nourriture très insuffisante et médiocre. Arrivé à Auschwitz, il est d’abord effrayé par l’apparence des détenus qui les accueillent et presque rassuré par les premiers SS qu’il voit et ne trouve « nullement menaçants ». Il écrit :

« Chacun portait une arme, ce qui est quand même naturel : après tout, c’étaient des soldats. Mais nombre d’entre eux tenaient dans la main une canne, une simple canne de promenade recourbée en crochet, ce qui me surprit un peu car ils marchaient tous correctement, et c’étaient des hommes en parfaite santé. » Pour ajouter plus loin : « Et je vis alors que ce n’était pas du bois mais du cuir, et que ce n’était pas une canne mais une cravache. »

Cruelle désillusion, ce n’est que la première, et je ne suis pas sûr qu’aucun enseignement ne puisse protéger quiconque de cette aptitude à se leurrer comme à se réjouir sans laquelle vivre serait certainement moins désirable ou supportable. Il faut dire qu’en matière de leurre les nazis n’avaient pas ménagé leurs efforts. Kertész comme une partie de ses compagnons d’infortune a été arrêté parce que Juif (il mentionnera plus tard les Tziganes). Il se rendait à son travail, dans une raffinerie. Il se pensait à l’abri de toute arrestation en raison d’une carte d’identité qu’il avait récemment obtenue. Il en fut autrement. Il ne put pas dire au revoir à sa belle mère, ni à sa mère. Quant à son père, il avait été envoyé en Allemagne au travail obligatoire quelques jours avant. Il suivait ses traces.
A quoi ressemblait Auschwitz ? Le narrateur découvre le camp à l’aube. Kertész écrit, alors que son personnage est encore dans le train et qu’il peut profiter quelques secondes d’une vue par la fenêtre : « C’était beau et tout à fait intéressant : à la maison, à cette heure-là, je dormais encore. » Ensuite, après qu’hommes et femmes furent séparés et que chacun et chacune eurent passé une visite médicale plus qu’expéditive, il décrit ce qu’il voit en allant au bâtiment des douches :

« En particulier, je fus ravi de voir un terrain de football dans la grande clairière, tout de suite à droite de la route. La pelouse verte, les cages blanches nécessaires au jeu, le tracé blanc des lignes, tout était là, attirant, frais, bien entretenu et en excellent état. (…) Les bâtiments étaient tous entourés par un chemin de cailloux rouges et séparés de la route par une pelouse bien entretenue, et entre eux, je remarquai, à mon grand étonnement, de petits potagers, des choux, et sur les plates-bandes des fleurs multicolores. »

Voilà ce qu’avaient accouché les cerveaux nazis soucieux de conduire des milliers de détenus soit directement à la mort pour celles et ceux jugés inaptes au travail, soit dans une vaste cour pour les autres, ceci afin qu’ils se tiennent tranquilles et qu’ils n’anticipent pas sur ce qui les attendait. Mais le fait est que dès le premier jour tous savaient d’où provenait la fumée qui s’échappait des crématoriums et qui répandait une « odeur douceâtre et en quelque sorte gluante ». Et tous avaient compris qu’aucun partie de foot ne s’inscrirait jamais au programme de leurs journées.
Ce fut un nouveau choc quand il vit le quartier des femmes. En les apercevant de loin, les hommes s’étaient d’abord réjouis puis subitement tus. Une voix sourde parvint alors aux oreilles du narrateur :

« “Elles sont tondues.” Et dans ce grand silence, je distinguai pour la première fois, portée par le souffle de la brise de ce soir d’été, à peine perceptible, mais apaisante, une mélodie joyeuse qui, là, avec ce spectacle devant les yeux, nous surprit vraiment tous, y compris moi-même. »

*

Nul doute que l’aliénation est au cœur de l’expérience concentrationnaire. Kertész en a fait la douloureuse expérience. Le moment de bascule se situe lors de son séjour à l’hôpital du camp. Certes, il a bien évoqué quelques pages avant les rares moyens de s’évader – par l’imagination, ce qu’il pratique pendant le travail ; en se cachant quelque part dans les baraquements ; en s’évadant pour de bon au péril de sa vie -, mais l’hospitalisation est un genre à part, un genre intermédiaire en ce qu’elle permet d’échapper au travail mais non à la surveillance. Je crois me souvenir avoir lu sous la plume de Primo Levi que rien ne devait plus inquiéter le détenu que les symptômes d’un mal physique, tout état d’incapacité au travail risquant de se traduire par une élimination physique pure et simple. Le narrateur n’en éprouve pas moins un soulagement quand on le conduit à l’hôpital. Il l’affirmera : penser qu’il ne devait pas travailler lui procurait de la joie. On pourrait croire alors que cette période de rétablissement loin d’approfondir l’aliénation qui était déjà la sienne allait au contraire lui permettre de se réconcilier avec son corps. Ce ne fut pas le cas.
Déjà, avant que son mal ne se déclare, il s’évadait de son corps et quittait le présent du travail harassant pour penser à sa vie au sein de sa famille en Hongrie. Cette pratique de distanciation salutaire lui permettait aussi de se couper de ses sensations. Aussi écrit-il :

« Ainsi par exemple durant l’appel, quand j’étais fatigué, je prenais tout simplement place, sans vérifier s’il y avait de la boue ou une flaque, je m’asseyais et je restais comme ça jusqu’à ce que les voisins me lèvent de force. Le froid, l’humidité, le vent ou la pluie ne me gênaient plus : ils n’arrivaient pas jusqu’à moi, je ne les ressentais pas. »

Tout le contraire en un sens des douleurs qu’il ressentira au genou droit et qui nécessiteront son hospitalisation, et dont la vue seule – une poche rouge vif – le pousse à regarder ailleurs. Je passe rapidement sur l’opération sans anesthésie, sur les puces, les poux, sur le fait que l’infection affectera peu après sa hanche gauche, sur le froid, la faim, la soif, bref sur tout ce qui justifiera son retour à Buchenwald et sur le constat qu’il fera, paroxysme de l’aliénation en quelque sorte, qui l’amènera à penser que son retour « avec tous ceux qu’on ne pouvait visiblement plus vraiment espérer remettre au travail sur place » serait son dernier voyage et qui lui fera écrire plus tard ces lignes :

« Cependant, pour ma part, il n’y avait aucun doute à ce sujet, j’étais en vie et en moi brûlait encore, vacillante, certes, comme en veilleuse, quelque chose, la flamme de la vie, comme on dit -c’est-à-dire qu’il y avait là mon corps, je savais tout à son propos avec précision, sauf que moi-même, je n’étais plus dedans, en quelque sorte. »

Il fut par conséquent surpris quand, depuis l’état profondément comateux qui fut le sien durant le transport en train où il perdit la notion du temps, alors qu’il se demandait comment la chose se ferait, par le gaz ou à l’aide de produits pharmaceutiques, et qu’on l’acheminait quelque part dans le camp, il reconnut l’odeur de la soupe de rave et ne put s’empêcher de vouloir « vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration ». Comme on le pense nécessairement, Kertész n’était pas arrivé au terme de son existence. Il serait encore soigné dans l’hôpital du camp qui quelques mois après serait libéré avant qu’il ait quitté son lit (il en avait retrouvé un digne de ce nom).
Bien plus tard, on a reproché à l’écrivain d’avoir donné une image des Allemands et des camps exagérément positive. Il est plus que probable que la phrase que je viens de citer figure parmi celles que certains ont eu du mal à accepter et que cet adjectif de « beau » accolé au nom de « camp » en ait fait bondir plus d’un ou une. Je ne crois cependant pas qu’il y ait de la provocation chez Kertész, même si on peut percevoir de l’ironie, mais plutôt le souci de reconnaître la manifestation d’une pulsion de vie là où l’on ne croirait pas qu’elle puisse se manifester, quelque chose d’incroyablement fort et en un sens d’impersonnel qui dans un autre contexte, celui de la Kolyma, a pu pousser Chalamov à dire qu’un humain mourait plus difficilement qu’un cheval.
Kertézs évoque ces critiques qu’il qualifie de ridicules dans Le spectateur (Notes 1991-2001), qu’Actes sud a publié en novembre 2023 (voir l’article de Jacques Josse). Il écrit ceci :

« Ceux qui réclament de la « dureté » et reprochent au livre le « bonheur » ne veulent pas prendre conscience du fait que nous vivons toujours selon les mêmes lois qui ont rendu possibles les camps de concentration… »

Un roman n’est pas un manuel pour penser et Kertész assume voire revendique la dimension romanesque de son œuvre, nullement pour que les générations présentes et futures estiment notre monde meilleur ou autre, c’est même tout le contraire. C’est précisément, selon lui (voir Le spectateur, p 174), parce que le monde actuel n’est pas si différent du monde contemporain des camps qu’il faut éprouver émotionnellement ce qu’ont vécu les déportés, ceci afin de se délivrer « de la peur d’agir ». Ce que signifie précisément agir reste vague : transformer les mentalités, lutter contre la menace fasciste, les contrôles incessants, en tout genre, apprendre à se parler, ne plus avoir peur de l’autre etc.
Que notre monde soit meilleur que celui d’hier est une vieille croyance que l’on peut qualifier de progressiste. Et quand bien même de nombreuses horreurs nous invitent à penser autrement, on s’accroche à cette idée selon laquelle aujourd’hui serait mieux qu’hier, l’advenue du pire prenant alors les allures d’un accident ou d’un dérapage quand bien même de nombreux indicateurs et des prises de parole catégoriques montrent qu’il s’agit en fait d’autre chose, d’un recul du droit par exemple, d’une disparition progressive de l’empathie…
A quel point l’humain est obéissant, à quel point la fonction du langage est de transmettre des mots d’ordre, à quel point la tentation est grande de se détourner des problèmes qui nous semblent insolubles, ce ne sont là que des points parmi d’autres, mais ils dessinent notre futur et nous ferions bien de les regarder avec attention comme de lire les livres qui questionnent plutôt que ceux qui rassurent. Avoir une histoire n’est pas la même chose qu’avoir un destin, et si nous voulons que notre destin soit d’échapper au totalitarisme, peut-être que nous devons cesser d’avoir la naïveté de penser que nous avons historiquement tout fait pour.
Ailleurs, un philosophe a dit qu’il n’y avait d’histoire que du mensonge, que la vérité échappait au discours, que rien ne pouvait la prouver si ce n’est la défaillance. Pas sûr en ce sens qu’elle puisse s’écrire. Mais n’imaginons pas pour autant qu’elle se réfugie passivement dans le silence ou l’ignorance, la vérité est peut-être tapie au fond de récits, littéraires par exemple, qui ne l’exposent pas mais lui procurent une cache garante de sa liberté. Atteindre à ce point où ce qui se dissimule est ce qui est le plus vulnérable est peut-être une des clés du destin de chacun.e, un point de vérité à partir duquel envisager de redéployer la grande question du savoir-vivre si malmenée. Que le pire puisse maintenant découler de l’infinie faiblesse du vivant à la place du meilleur, voilà qui indique quel drame il nous faut souvent conjurer.

Pascal Gibourg

15 janvier 2024
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