Maud Thiria Vinçon | Murmurer vers la lumière

Quand je regarde et traverse le monde, des chemins aux rivières, de l’asphalte aux fleuves, ce sont toujours des mots qui me montent aux lèvres. De manière assez immédiate et instinctive, les mots ont toujours traduit le monde extérieur et ma réalité intérieure, et ce sans doute depuis l’acquisition du langage.

A ce jeu de « quand on te dit rouge, tu vois quoi ? » je réponds R.O.U.G.E. Les lettres, le mot, avant l’image, la couleur.

Quand Aude Pivin m’a demandé d’écrire sur mon rapport au cinéma, je ne savais pas trop par où commencer et puis peu à peu cela a fait sens. J’ai longtemps été lectrice de scénarios pour Arte et il me fallait alors partir des mots pour imaginer un film possible. Et je crois que mon rapport au cinéma réside bien en cela : tenter de traduire les mots en images et les images en mots. Peut-être quand l’un se heurte à une impossibilité de dire, l’autre y répond par un autre langage. Et c’est cette relation-là entre deux langages, deux univers non séparés mais poreux et en lien permanent, qui m’importe.

Sans doute alors, les films qui me plaisent le plus sont ceux dont les images plutôt minimales et brutes font naître des sensations à traduire par des mots qui me viennent. Des images qui ne m’enferment pas dans un discours mais qui poétiquement me laissent la liberté de traduire le monde avec mes mots. Je m’éloigne avec méfiance des films à thèse même si j’aime l’engagement naturel de l’homme dans le monde vaste et en perte qui est le sien. J’aime les questions posées bien plus que les réponses parce que je ne crois pas en une réalité comme en une vérité. De la même manière que j’ai toujours plongé dans la poésie depuis l’âge de huit ans, j’aime plonger dans des images qui me laissent une grande liberté de sensations. A la liberté qu’offre pour moi la poésie répond celle de ces images-là liées à un type de cinéma forcément poétique, inspirant, faits de paysages et d’humanités qui les traversent.

Parmi ce vaste panorama de films qui me touchent traduisant mes mots – ou leur impossibilité de dire - en images et qui m’offrent la possibilité de traduire en mots leurs images, j’en citerai deux, l’un irakien, Les murmures du vent de Shahram Alidi, l’autre japonais, Vers la lumière de Naomi Kawase.

Les murmures du vent ou comment être le messager des voix entre les habitants séparés par la guerre et porter leurs mots, leurs prières à travers l’espace et le temps.

Vers la lumière - véritable métaphore du cinéma - ou comment retranscrire un film pour des aveugles en décrivant l’image à l’écran mais sans trop en dire pour laisser libre cours à l’imagination.

Dans le premier, ce sont des grandes étendues de paysages, superbes et dévastés par la guerre où pierres et arbres ont quelque chose à nous dire. Les arbres notamment avec leurs clous plantés comme autant d’inscriptions de prières ou leurs rubans de vœux qui flottent au vent comme autant de messages d’amour. Les arbres aussi avec leurs radios à fréquences libres accrochées aux branches telles des pendus. Mam Baldar, l’oncle aux ailes, exerce depuis bien longtemps le métier de postier dans différents villages de montagne au Kurdistan Irakien mais ce n’est pas un postier comme les autres puisqu’il transmet des sons et des paroles enregistrés sur des cassettes. Il a perdu son fils à la guerre et tient lieu de messager entre les habitants en enregistrant leurs voix, et même les cris du bébé du chef du village réfugié et caché, ne pouvant donc pas assister à la naissance de son enfant. La vie continue à travers ces voix transmises qui résonnent malgré la guerre, les bombes, comme autant de voix fantômes dans le vent. Les images comme les mots ne sont pas fixes. La mouvance, la migration sont au cœur de ce film. Le pouvoir de dire avec et sans mots, sans être prisonnier ni de l’image ni d’un discours. Ici flotte un vent de liberté là où justement toute liberté est en joue.

Dans le second, on est happés par des images d’un quotidien et celles d’un film dans le film qu’une jeune femme va traduire pour nous, devant nous. Rien de magnifique ou de poignant dans les paysages montrés ici, à première vue, mais peu à peu on comprend toute l’importance de chaque détail même minime et insignifiant. Car ce qui compte ici c’est de dire la perte de ce « si peu » et comment décrire ce « si peu ». Les mots vont être cette passerelle entre les images et ceux qui ne peuvent plus les voir, les aveugles ou ceux qui peu à peu le deviennent. Notamment ce photographe, Masaya, qui perd peu à peu la vue irrémédiablement. Par son métier, il sait l’importance de laisser voir et capter juste ce qu’il faut pour laisser l’autre libre de penser et de sentir. Et c’est lui le plus dur et le plus exigeant avec Misako, celle qui apprend le métier d’audiodescription. Il lui transmet son expérience de montrer sans trop montrer, sans démontrer, de dire sans trop dire. L’importance du langage pour décrire sans tuer l’image, l’imaginaire de chacun. Là où est empêché l’un des sens - la vue ici si primordiale au cinéma - la parole prend le relais, avec juste ce qu’il faut de mots pour laisser libre le spectateur. A Misako qui passe son temps, sa vie, à décrire ce qui l’entoure, poursuivant sans relâche la lumière, répond Masaya qui la perd. Et l’art est entre eux deux, et nous tous, par le langage, pour maintenir un lien primordial et donner à voir.

Quand je regarde et traverse le monde, des chemins aux rivières, de l’asphalte aux fleuves, ce sont toujours des mots qui me montent aux lèvres. Comme Mam Baldar je tente d’être un messager, comme Misako je tente de décrire le monde et comme Masaya j’en sais la perte. Et c’est sans doute cela qui me fait écrire de la poésie depuis toujours. Suggérer et murmurer par des images, des sons, des mots pour dire la vie et apporter un peu la lumière à ceux qui l’ont perdue.

Maud Thiria Vinçon

9 janvier 2020
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