10. Les amours du crapaud

(Cologne, Bouvante hiver 2019 - 2020)

Hildegard habite l’un des rares immeubles de Cologne épargnés par les bombardements, non loin de l’Institut où elle travaille : cinq pièces en anneau autour d’une cour aveugle encombrées d’un capharnaüm de petits morts et d’objets fétichistes. Je ne la savais pas si monomane. C’est un cabinet de curiosités obsessionnel, un muséum de bestioles glissantes, rampantes ou sautillantes, figées dans leur peau arseniquée ou portraiturées aux murs. Peut-on vivre ici sans faire des cauchemars ? Hildegard a tenté de m’évangéliser en me présentant un àun ses petits pensionnaires. Il faut les considérer longtemps avant d’apprivoiser par l’esprit ces êtres bossus, visqueux, goîtreux, verruqueux, dont l’étrangeté se montre àchaque pas. Ainsi d’une créature aquarellée dans le salon, qui ne serait guère qu’un poisson doté de courtes pattes, s’il ne portait àla base du crâne, flottant derrière lui comme une écharpe, deux houppes veinées d’écarlate, deux souples branches de coraux qui sont ses branchies. « Lesquelles, note bien, lieber Freund, la plupart des amphibiens perdent en cours de croissance ; celui-ci, du reste, ne sort pas de l’eau. – N’est-ce pas celui que tu cherches, le premier ancêtre ?  ». Et que dire de la scène dont la photo règne sur le lit, où l’on voit un jeune python sinuer àterre dans la nuit, emportant sur son dos une dizaine de crapauds, comme s’il voyageait avec son garde-manger ? Tous des mâles, me dit-elle en riant ; la force de leur désir est telle qu’ils ont pris le serpent pour une crapaude géante et ont sauté sur elle pour être les premiers, arrivés près de l’eau, àla féconder... Sa bibliothèque, dix fois plus fournie que la mienne, abrite un vaste rayon d’histoire naturelle où j’ai reconnu quelques volumes dépareillés du grand Buffon, dont un original des Quadrupèdes ovipares et des serpens de La Cépède. L’ouvrage, illustré seulement de gravures noires (aux meilleurs coloristes, les petits enchanteurs qui animent l’air de leurs bigarrures ; aux peintres habiles, les livrées diaprées des poissons ; au tout-venant de l’Académie, la robe terne des mammifères ; mais pour peindre les batraciens, personne : le pinceau se hérisse entre les doigts àseulement s’approcher du dessin), serait décevant s’il n’essayait de mettre un peu d’ordre dans la prodigieuse variété des amphibiens. En est-il un seul concevable, viable aux yeux d’un naturaliste, qu’une brusque divergence dans l’arborescence du vivant n’ait pas créé ? Hildegard n’a pas su me répondre, crayonnant plusieurs animaux sur son carnet d’études, avant de se reprendre, les corrigeant d’un détail et leur ajoutant le nom latin dont Linné les a dotés. [...]

Début mars, la rumeur en France d’un prochain confinement se faisant insistante, Hildegarde est venue s’installer aux Côtes pour traverser l’épreuve avec moi. Elle a profité de ces dernières semaines de liberté pour continuer ses enquêtes sur le motif. Par chance, la période était propice : elle a pu me faire assister aux amours de l’alyte accoucheur. Pour surprendre le rite nuptial, il faut être sur place àla nuit. Malgré la saison, nous avons donc dressé la tente au bord du lac de Bouvante, sur un triangle de prairie àl’embouchure de la Lyonne. Le temps était favorable, l’air assez doux et la vue dégagée, aux dépens du paysage, où contrastaient violemment le haut mur barrant la cluse et la couronne du déversoir. L’hiver semblait avoir aboli toute vie. Mais au crépuscule, un chant flà»té s’est élevé dans le sous-bois, répété àintervalles, comme une antienne : « Ã‰coute, c’est le chant de l’alyte…  ». Peu après, une douzaine de crapauds nains se sont matérialisés devant nous, comme nés tout àcoup du limon. Quelques femelles portaient déjàleur partenaire ; pour conquérir les autres, ce fut l’empoigne entre célibataires ; on vit même les plus replètes embarrassées de deux mâles qui luttaient sur leur dos. « Tu vas constater, me dit Hildegard en les éclairant de sa torche, la supériorité du crapaud sur l’espèce humaine. Ils se disputent la femelle, mais au moment de la ponte, le moins favorisé abandonne la partie  ». La leçon m’a déçu. Les amours des alytes sont tristes. Leur coït est purement intellectuel et ce qui précède m’a indigné : le mâle sort les Å“ufs du ventre de sa partenaire avec les orteils, àl’aveugle, et si rien ne vient, il lui écrase violemment l’abdomen pour les éjecter. Ce qui suit n’est guère plus affriolant. Ayant entassé les Å“ufs sur les pattes tendues de sa compagne, il les arrose d’urine et de sperme. Après un moment, quand ceux-ci ont gonflé, il fixe le chapelet gélatineux sur ses cuisses et, sans plus de cérémonie, va s’enfouir dans son terrier. Il revient au lac tous les soirs pour y baigner sa descendance, jusqu’àce que les Å“ufs éclosent. Le lendemain, Hildegard a reconnu la plupart des individus, qu’elle avait nommés pour les distinguer : Hans, Duo, et même Sifrein, l’évêque de Carpentras, pour sa livrée de pustules violacées. Rapportées àleur fin naturelle, comme nos grandes passions sont misérables ! Si je ne craignais de souiller le souvenir de Livia, je tirerais de ce peuple ingrat une image éloquente de l’inanité de ce qu’on nomme amour – non pas la fusion merveilleuse de deux êtres, mais une folie solitaire commandée par un ressort caché dans le tourbillon des cellules. Tous ces auteurs graves, depuis trente siècles, qui nous dissèquent àla lueur des torches antiques, s’ils avaient su un peu d’Histoire naturelle l’auraient dit : la Nature est maîtresse et possesseuse de l’homme.

15 mars 2024
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