Antonio Torres : Cette terre, roman

Un fils aîné revient dans son village natal, dans sa maison natale après vingt ans d’absence. Un mois plus tard, il se pend. Son père lui fabrique un cercueil. Sa mère devient folle et le fils cadet la conduit à l’asile dans le fourgon de la mairie. Telle est l’histoire.Trois temporalités se croisent : les vingt années d’absence ; le mois du séjour ; l’après-pendaison. Deux espaces s’enchevêtrent : le Junco, le village ; Sao Paulo, la capitale. Autant de cordes qui après avoir tissé la légende de la quête d’argent, de femmes, de beaux costumes et de belles voitures, et de la grande ville qui offre tout ça vont se tordre avec celles du retour les mains vides, sans même la photo de la femme qui est partie avec un autre homme en emmenant les deux enfants. La valise que rapporte Nelo n’est pas bourrée de billets de banque mais de mirages et de désillusions, et elle pèse lourd. C’est Totonhim, vingt ans, pas encore né quand Nelo avait quitté le Junco pour la capitale qui se charge de donner corps à toutes les voix : celle de Nelo, celle de la mère, celle du père, la sienne :

C’est alors que j’ai commencé à me sentir perdu, abandonné, solitaire. Tout ce qui me restait était le sentiment d’une immense absurdité. Maman Absurde. Papa Absurde. Moi Absurde. « Ta vie ne tient qu’à un fil de pur hasard. » Et tu te sens le produit de ce hasard. La révolte encore et toujours, mais désormais plus grande, plus dangereuse. Tu ne mourras ni de peur, ni d’une balle, ni d’un vice. Tu mourras enlisé dans les problèmes, le doux héritage qu’ils t’ont légué. Pour payer l’enterrement, il a fallu emprunter de l’argent, avec intérêts. Une misère, de la misère d’une autre misère. Ton père ne sait pas s’il va avoir de l’argent pour manger, les jours qui viennent, et encore moins s’il pourra payer les intérêts de l’enterrement d’un fils. Il est en train de te raconter que toute sa vie, il a trimé dur, jamais personne ne pourra le traiter de fainéant. Et maintenant il ne lui reste que deux mains pleines de cals. Et quand tu lui as demandé, pour la troisième fois : « Et qu’est-ce que vous allez faire ? » il t’a répondu : « Si j’étais pas aussi âgé, je m’en irais à Sao Paulo-Paranà. » Il aurait peut-être voulu que je le pousse sur la route. Nelo, mon cher frère, je ne vais pas pleurer ta mort. Tu es parti au bon moment. Maintenant je te comprends, c’est bien possible que je commence à te comprendre.
Ecoutez, papa, que je vous dise. Je m’en vais.

Ce chant romanesque d’amour et de désespoir se module et s’amplifie sur quatre chapitres : « Cette terre m’appelle », « Cette terre me rejette », « Cette terre me rend fou », « Cette terre m’aime », motifs d’une fugue savante, cris de l’arrachement à une communauté ligotée par la misère et la violence et qui attend patiemment le retour inéluctable de ceux qui ont cru lui échapper en partant loin.

Cette terre, roman d’Antônio Torres publié au Brésil en 1976, a été traduit du portugais (Brésil) par Jacques Thiériot et a paru aux éditions Métailié en 1984, puis dans la collection Suites en 2002.

Dominique Dussidour - 9 mars 2004