"... et c’était le paradis."

Etre le fils d’un soldat américain qui quitte la France sans savoir qu’il y laisse un enfant à naître. Un soldat de l’âge de ceux qui auront pu rencontrer la mort au Vietnam. Vérifier cette possibilité en traversant l’océan et le retrouver, ce père, l’approcher même. Mais vérifier alors autre chose : je l’approche, je lui parle, je lui montre mon corps vivant et mon visage qui a attendu, et je ne l’atteins pas, sa vie ne bouge pas d’un cil [1].

C’est comprendre alors qu’on peut être vivant sans être né ou qu’on peut vivre tout en étant en train de mourir. C’est recommencer à rêver sans fin sur les visages de tous les soldats qui parlent anglais, de toute façon il y a toujours une guerre quelque part pour faire ce rêve au présent. Alors il y a de quoi écrire un livre où chaque poème est l’épitaphe du souvenir d’un désir, de ceux qui font croire à la vie (Dans l’année de cet âge), puis il y a de quoi imaginer ce que vit une jeune fille d’Amérique, dont le fiancé, perdu à la guerre, ne vient plus au rendez-vous de la prendre dans ses bras, pendant qu’on sent, en Europe, son propre corps de jeune homme devenir lentement un cadavre (Un monde existe), puis placer son corps alangui par le sexe à tous les carrefours où pourraient passer des garçons : jardins et places et toute la ville, ou prairies et bords de fleuve, trains, tramways et métros, studios de danse et leurs vestiaires, rester là pour leur laisser un peu de soi le temps du passage, comme un Orphée mille fois plus heureux que sous les griffes des Furies (Le mot frère). Le livre s’achevait même sur une idéale signature, à la fois « tombe commune » et baptême enfin réalisé de sentir son prénom et son nom répétés pour s’emmêler au prénom d’autres qui les portent et les contiennent : « Juli(st)e(pha)n(e) Th(bouqu)é(t)ry (St)euge(pha)n(e)io R(bouqu)enzi(t) (Sté)ph(ane)i St(bouq)u(et)mf A(stéph)aron(e) Fre(bo)undsch(q)u(et)h ». Il n’y pas de plus obstiné créateur de tombeaux et de cimetières merveilleux que Stéphane Bouquet aujourd’hui.

Celui que nous offre ce quatrième livre est particulièrement solide, puisque le poète s’y promène, reprenant un jeu de son enfance : « J’imaginais les morts figés dans une autre vie et qu’en faire l’appel leur offrait 10 minutes de mouvements libres, pas plus : un certain répit de respirer. J’arpentais du coup les allées des cimetières et articulais le nom de chaque tombe. Je courais sur le gravier, lisais vite, essayais d’atteindre à la plus grande agitation possible parmi eux, à la déparalysie générale, à la construction d’un endroit où les gens se retrouvent et se reconnaissent et probablement se sourient. » Jeu repris par ce livre qui est une succession de stations devant des tombes, chaque unité s’ouvrant sur un nom d’écrivain et donnant lieu à un poème en prose, un moment de parole-lecture à lui consacré.

Ce faisant, Stéphane Bouquet ne quitte pas sa mythologie intime, alors qu’on aurait pu craindre une œuvre moins personnelle que les livres précédents, pour trois raisons : avant d’être poète, il a été critique littéraire au journal Libération, et aurait donc pu reprendre assez largement de ces rencontres choisies. Il n’en fait rien, et pourtant ce livre est aussi un trésor de réflexions précises sur tel ou tel écrivain, sur la poésie et l’acte d’écrire, propres à en faire un véritable livre de chevet. On sait aussi qu’un Tombeau est en France au XVI° siècle un recueil visant à honorer la mémoire d’un défunt. Mais Stéphane Bouquet s’en écarte en inversant le rapport individu/collectif : ici ce n’est pas un ensemble de poètes qui rivalisent pour rendre hommage à un seul, mais un seul poète qui se partage entre plusieurs prédécesseurs auxquels il songe pour s’unir à eux, successivement. Suit-il alors la trace de certaines œuvres du XX° siècle, notamment celle de Mallarmé qui a écrit plusieurs Tombeaux ? En réalité non puisque, et ce n’est pas étonnant de sa part, Stéphane Bouquet refuse le geste mallarméen de remplacer l’immortalité religieuse par l’inscription dans le poème, qui libèrerait définitivement le poète de sa vie, rêve de celui qui affirmait : « Pour moi, le cas d’un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. » [2] Le projet, le goût de Stéphane Bouquet le mènent à prendre exactement le rebours de cette description : il ne souhaite rien tant que de se fondre dans le vivre commun. « Les textes ne sont pas des saintes reliques. Ils ne véhiculent aucun sens sacré. Et les écrivains ne sont rien d’autre, la littérature tout entière rien d’autre, qu’une allégeance faite à la matière, qu’une production supplémentaire, un éloge toujours recommencé du monde. » Ou, pour le dire de façon plus sidérante, ces mots à propos d’Ovide : « comme si sa bouche était plaquée contre un sexe permanent ».
Ce pourquoi ces pages ne sont que d’amour et d’empathie, le poète n’y entre dans aucune polémique, malgré qu’il en aurait. Il s’accorde à l’injonction de Deleuze : l’écriture peut être véritable expérience vivante à condition de briser l’enfermement dans l’individu et par conséquent de fuir toute dramatisation, c’est-à-dire acharnement à interpréter. « Lawrence reprochait à la littérature française d’être incurablement intellectuelle, idéologique et idéaliste, essentiellement critique, critique de la vie plutôt que créatrice de vie. Le nationalisme français dans les lettres : une terrible manie de juger et d’être jugé traverse cette littérature. (…) Haïr, vouloir être aimé, mais une grande impuissance à aimer et admirer. En vérité écrire n’a pas sa fin en soi-même, précisément parce que la vie n’est pas quelque chose de personnel. (…) Ecrire n’a pas d’autre fonction : être un flux qui se conjugue avec d’autres flux. – tous les devenirs minoritaires du monde. Un flux, c’est quelque chose d’intensif, d’instantané et de mutant, entre une création et une destruction. » [3]
Jeu heureux, ce livre est, sur le chemin de Stéphane Bouquet, une pause dans le désir lancinant, parce qu’une grande respiration de non-solitude. Respiration de nom en nom, et donc sans cesse reprise, d’où une allégresse certaine cette fois, rythmée par le retour tendrement obstiné de certains, comme Keats, toujours désigné par « Dear Keats ». « Un peuple » d’aimés, une famille choisie qui jamais ne recule devant soi. Mais pas un seul prénom de garçon : même s’ils avancent là ou là un peu de leur corps, même si tous ces écrivains émeuvent parce qu’ils ont écrit en aspirant à ( aux amants ou amantes, mais aussi au vent, aux nuages et au ciel, aux fleurs, ou au père ou à la chaleur, ou à l’ordre…), ce livre est vraiment un enveloppement dans une utopie.

Utopie de porosité. De faire se dissoudre la paroi de solitude qui entoure chaque nom, c’est-à-dire chaque être, chaque œuvre, ( pathétiques particulièrement les exilés : Brecht, Ovide, et les orphelins inguérissables : Emily Dickinson [4] ...) Utopie envisageable quand les oeuvres ne résistent pas à la corporéité de l’univers et de ses êtres. Pourquoi est-ce un poème lacunaire, le fragment 74 de Sappho,
« …chevrier… désir… sueur…
rose…
… je dis…
 » qui est donné, à deux reprises et la seconde pour finir le livre, comme le « poème parfait » ? Parce qu’il est fait autant de mots que d’ouvertures justement. Pareillement les éclats sonores si nombreux dans Mrs Dalloway sont préférés à la plus harmonieuse des musiques. « On commence à écrire, en général, moi en général, en croyant bêtement qu’on voudrait se sauver de la mort, et on découvre qu’on veut se sauver dans la vie, la toucher, s’agiter dans le flux perpétuel de ce mot. » C’est de la poésie à vivre, non parce qu’elle nous dirait quoique ce soit de la vie, mais parce qu’elle fait battre le cœur. Non parce qu’elle exprime des sentiments qui auraient eu lieu, mais parce qu’elle nous veut, maintenant et dans le monde : «  Léon Tolstoï : le comte Vronski revient d’une longue course à cheval, il fut en selle toute la journée. Il est éreinté. Dehors, il pleut ; dehors, les chemins sont pétris d’ornières qui ont ralenti sa marche. Son uniforme, avant clair, est noir de boue, son visage idem. Tel est vaguement le décor de la scène en ma mémoire. La suite est plus sûre : Vronski pénètre chez lui et s’abat sur le divan. Il dégrafe sa tunique, son poitrail poilu apparaît. Il suffit de cette notation et quelque chose se produit dans le cours jusqu’alors tranquille, presque indifférent, d’Anna Karénine. J’éprouve une subite invasion d’émotion : un sexe dur et inopiné me pousse entre les jambes. Puis, dès la page suivante, tout rentre dans l’ordre plat, extérieur, assagi, une sorte de lecture polie jusqu’à la fin. Je ne pourrais rien raconter de l’histoire de ce livre, mais qu’il m’ait rendu vivant, une fois, une seule fois, suffit à le classer dans l’inoubliable » ou encore : «  Ossip Mandelstam dit qu’un poème se reconnaît à ce qu’on ne peut pas le paraphraser, qu’on le perd à vouloir le raconter. Je ne suis pas sûr d’admettre cette conclusion : un poème n’est qu’en partie dans la langue qui le dit, il ne se réduit pas à elle, il est traduisible par ex. en affects. 28 jeunes gens se baignent à la porte ouverte du poème, j’ai recueilli leurs preuves dans ma main ».

C’est bien le sexe qui fait des ouvertures de présence et qui ne cesse d’irriguer la pensée. Et en français l’absence de différence morphologique entre le présent d’énonciation et le présent de vérité générale permet ce va-et-vient invisible mais si sensible, et donc vertigineux, entre dénuder sa pensée et dénuder son corps : «  William Shakespeare : ses dix-sept premiers sonnets, je peux aussi les répéter. Ils sont une invocation obsessionnelle de la semence. Le poète réclame le jaillissement d’un été ; jeune homme, jeune noble, supplie-t-il, disperse ton sperme utilement, effectue tes couilles dans les choses. Le réseau débordant d’antithèses est là pour souligner l’impérative nécessité d’éjaculer et de produire sans délai contre la mort qui engouffre. Fleur fleurie vs fleur fanée, abondance vs famine, inondation tiède vs sécheresse torride, voilà le match. C’est d’une scrupuleuse honnêteté : chaque respiration dans vivre est cette exigence d’une certaine floraison, cette prière pour un jeune futur ; de même chaque phrase. Si, au fond, écrire souvent fait bander ; si, parfois, souvent en vérité, il faut s’interrompre, se branler, réduire le niveau incontrôlable d’excitation, pourquoi ? Parce qu’écrire, comme toutes les actualisations particulières du verbe vivre, n’a pas tellement d’autre visée que de déclencher les générations de la réalité. »

Est-ce cet envahissement par l’émoi qui rend ce livre si envoûtant ? J’en reçois, de la langue, un éclat extrême et discret, sans fausse brillance, un éclat mat qui donne un profond bonheur comme un miroitement infatigable. A quoi cela tient-il ?

Déjà, Stéphane Bouquet joue très finement du prosaïsme dans le langage. Par exemple si l’on considère cette expression déroutante citée plus haut : « effectue tes couilles dans les choses » qui emploie d’une même pesée langage grossier et langage soutenu, puisque qu’ « effectuer » a ici le sens ancien de « mettre à effet, à exécution, appliquer à ». Mais le prosaïque n’est pas réservé au sexuel : ainsi pour clore la liste des antithèses shakespeariennes le poète affirme : « voilà le match » et inversement l’érotique le plus cru peut être désigné avec un art délicat : « j’ai recueilli leurs preuves dans ma main ». Le vertige dont je parlais à propos de l’utilisation des présents se retrouve donc aussi avec les niveaux de langue : on ne sait jamais à quel moment le langage de l’abandon intime va déborder sur le langage savant ou du moins plus distant, et vice-versa. Sans compter que ce dédoublement du langage est démultiplié par des dédoublements internes : le langage savant est parfois philosophique, parfois littéraire, parfois scientifique, et le langage familier l’est tantôt parce que cru, tantôt parce qu’oral, tantôt parce abrégé, sans compter cette présence conjointe de l’univers quotidien et de l’univers livresque, et le refus de choisir entre l’absence et la présence du TU ou du VOUS. Voici un texte, en vers cette fois, qui est le condensé de ces remuements de respiration :

« Un peuple : il vient de se glisser tout entier sous la couette
pour se protéger du froid, qu’est-ce que ?
est la question du contact de coton
blanc des draps sur le visage ; toute chose qui ∈ veut savoir à quoi elle ∋ en fait : ça dépend
est sa seule réponse possible. Selon les uns, le monde
se résume très bien à des résidus de matière
collées ensemble par un galop de particules, par ex.
photons ou gluons assurent
l’étreinte des poussières
en une scène possible des gens : drap    acarien    lampe éteinte
main errante    vers le souvenir du tien absent et ta voix
suce-moi stp »


Si envoûtement il y a, c’est bien par cette déstabilisation du lecteur maintenu dans cet imprévu impondérable, qu’on ne sent qu’au moment exact où il passe sur nous, comme un souffle, ou une paume devant un souffle :

« Quelqu’un donc : je voudrais qu’un poète, ou même un poème seulement, me soit une sensation aussi douce, aussi frôlement de paume, un sentiment pareil au coiffeur très beau (algéro-vietnamien) dont je sors, et qui me protégea les yeux d’une main pour leur éviter l’air chaud du sèche-cheveux. Je ne dis pas qu’un tel poème n’existe pas, heureusement, de temps à autre. »

Ainsi le poème rend-il son lecteur avide du monde, il le lui donne et il est logique qu’un poète fondateur comme Whitman, qui ouvre le livre, l’ouvre comme Dieu, mais un Dieu qui refuserait d’aller en hauteur : « Walt Whitman : vieil homme barbu, assis devant le fleuve, fatigué mais le regardant, regardant défiler devant lui tout, absolument tout, ce que charrie le fleuve. (…)Aucun instinct de propriétaire, mais il distribue les choses aussitôt que créées, il les disperse : les reçoive qui pourra, les prenne qui veut dans la grande république égalitaire ». Seul celui qui regarde d’en haut peut voir de la séparation et du fini.

Rester en bas : cette position, nulle part on ne la perçoit mieux ici qu’avec le portrait d’Emily Dickinson, via sa poésie telle que la comprend admirablement Stéphane Bouquet : «  Emily Dickinson : les majuscules les plus envoûtantes de son œuvre ne sont pas celles qui grandissent Dieu, la Crainte, l’Horizon ou même Nous. Mais celles qui élèvent en majesté le Rouge-Gorge, l’Abeille et même (et surtout) le Balai, les Miettes. On peut lire cette pratique comme signe d’une profonde pulsion à hypostasier les choses, les êtres, pour qu’il n’y ait plus finalement qu’un conflit d’essences, pour que le Monde possède une puissance comparable à celle de Dieu effroyable. Mais aussi, on peut croire qu’il s’agit pour elle d’atténuer la taille du poète (un I par principe majuscule), de l’égaliser avec tout le reste, d’amener l’autour à sa hauteur. Maintenant, « I » se promène dans les Allées du Jardin et butine d’égale à égale avec l’Abeille, maintenant elle possède les ailes du Rouge-gorge et son torse de Couchant. » Comme on le voit, la pulsion égalitaire, loin d’affadir le monde, le fait vibrer sous des angles neufs et de joie infinie.
Il était une fois plusieurs enfants dans un cimetière et c’était le paradis.


Ariane Dreyfus, janvier – février 2007


D’autres textes d’Ariane Dreyfus sur remue.net, notamment un extrait de la Bouche de quelqu’un, et son journal d’atelier.
Mais aussi, Ariane Dreyfus et Stéphane Bouquet sur Poezibao.
On recommande aussi ce chantier du poème et la précieuse lecture par Ariane Dreyfus de ses propres brouillons.
On peut lire des extraits des livres de Stéphane Bouquet sur le site de son éditeur, Champ Vallon.

SB

[1Ceci a été vécu et montré dans le film La traversée de Sébastien Lifshitz.

[2en 1891 à Jules Huret

[3« De la supériorité de la littérature anglaise-américaine » in Dialogues de Deleuze et Parnet, p. 61-62 (Champs/Flammarion). Je renvoie aussi aux superbes p. 70-74 sur le ET, opération essentielle dans la poétique de Stéphane Bouquet et son éloge de l’être horizontal du monde.

[4Impossible de citer ici les p.85-86 à son propos, non seulement de celles qui éclairent le mieux l’œuvre de cette poète, mais aussi, à mon sens, les plus bouleversantes de ce livre.