I . R . M . – videolivre 2



• Constatations préalables :

1. le corps se déplace en tombant

2. une fois hors d’usage, ou juste avant de casser, le corps se cache, devient transparent, guette par un trou qui n’est pas l’orbite

3. quand l’écriture bloque, le corps se met à produire des images

4. jamais aussi libre que lors de ces instants conquis sur rien, où l’œil continue d’avancer

5. il ne sera jamais donné de filmer autrement qu’à travers un danger imminent, ou une longue convalescence





I . R . M . videolivre 2 (5’35)


Le videolivre I . R . M . reprend et décale le texte écrit pour la série photographique « The Glory of the Body », encore en cours d’élaboration. Il a été réalisé suite à une blessure à la cuisse qui m’immobilise depuis trois semaines, blessure dont rend compte, jour après jour, le travail « Healing Process (HP) », également en cours.

L’écriture s’est à nouveau interrompue tant la douleur est grande. On n’écrit ni pour raconter, ni même pour faire voir, mais parce qu’une nécessité sans nom porte tout au langage.

Pour le reste, filmer cette décharge au fond de l’œil, filmer le silence, lorsque le corps électrisé se tend.

Et reprendre la main.


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On ne montre jamais ce qu’on voit, pas plus qu’on ne tente de traduire ce qu’on imagine. Ni la vue, ni l’invention, n’entrent dans l’affaire.

Il s’agit de faire coïncider le corps avec la réalité sur laquelle il prend appui. L’IRM détruit le volume qu’elle affronte, recomposant, ailleurs, sur le métal, le plastique, le verre, une infinité de figures mortes, magnétiques, nécessaires à l’établissement d’un diagnostic, d’un discours. Mouvement d’une absolue violence à laquelle s’oppose une force initiée par le cerveau qui compte les coups assénés, répond au moyen de la voix intérieure, hypnotise la peur et fait tomber sur la machine un silence de milliards de gouttes imprévisibles.

Il est impossible de dire si l’IRM voit un second corps, enfermé à l’intérieur
du corps propre, non pas la somme des organes, mais l’enfance malade étendue
à plat, la mémoire meurtrie laissée à l’abandon, ou s’il fait, au contraire
éclater la vérité du corps tel qu’il se cache sous le masque des apparences,
et tel que ne le connaissent que l’amour ou la mort..


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• scories de l’intérieur de la machine

ici l’égalité – l’IRM ramène chaque corps à un morceau de verre à travers lequel il voit – à la légende du regard divin, l’œil de l’IRM oppose une vision réelle et absolue - soulagement pour celui qui est atteint par la maladie des os de verre et qui se trouve, du coup, réintégré au troupeau humain

fusion homme/machineTetsuo en rêvait, l’IRM le réalise : nulle part ailleurs ne se retrouve une telle fusion entre l’humain et la machine. Le corps écrasé par la peur, luttant pour sa vie, attend le verdict d’un appareil implacable, imperméable au drame des chairs qu’il accueille dans son ventre, puis régurgite. Proximité bouleversante entre deux extrêmes inconciliables qui, un instant, se confondent. Les machines occupent les places qui comptent

langage – il apparaît brutalement que la voix humaine ne tient pas face au langage mathématique de la machine. Non en terme de hiérarchie, ou de puissance, mais au regard de la vérité. Chaque son émis renvoie à une fonction précise dont dépend la survie que celui qui l’entend. J’ai distingué quatre grandes familles de sons dans l’IRM, chacune déclinée en une infinité de variantes, assorties non seulement aux différentes pathologies, mais aussi à leur degré d’avancement : famille des ruissellements, famille des souffles, famille des bourdonnements, famille des coups.

suite de ma vie – défaitisme et relativisme ne font pas partie de moi. Je suis retourné au centre d’imagerie médicale le lendemain de mon examen pour enregistrer l’IRM. J’écoute ce vacarme en boucle et je ne parviens pas à lui préférer mon Baudelaire. Nulle raison de s’inquiéter s’il s’agissait là d’une forme atypique du syndrome de Stockholm, en somme une simple question de préférence infléchie par la peur. Mais je sens bien qu’autre chose est en train de se jouer, qu’une profonde translation dont je ne suis pas l’otage, mais l’objet consentant, a déporté mon centre, ce que j’aime, ce que je pense, vers une zone inhumaine – à défaut de pouvoir la qualifier, « inhumaine » me semble le moins mal approprié - où il m’est étrangement possible de prendre pied. Je me souviens très distinctement des heures qui ont précédé mon coma, il y a dix ans. Je me souviens de ce fatras d’images connu sous le nom d’expérience de mort imminente. Rien de tel aujourd’hui. Il y a dix ans, il m’a semblé, flottant au bord de la lumière, que toutes les personnes que j’aime, vivantes comme mortes, m’appelaient ensemble par mon prénom. Maintenant, je vois mon corps silencieux, hanté par une forme inconnue de désir, devenir métal






note - censure / à la question de savoir quelle mémoire collective nous nous fabriquons avec internet et quels outils d’archivage ratissent, en amont, de leurs pattes d’araignées, les moucherons que nous posons sur la toile, se pose aussi cruellement celle de ce que les moteurs automatiques de surveillance recrachent, détruisent sans autre forme de procès ; avec le videolivre I . R . M. je subis pour la quatrième fois la censure muette et définitive de myspace où je tente de prendre pied en résistant aux ruades aveugles du bestiau. On a beau savoir que l’arbitraire régit ces parages en s’y aventurant, on n’en est pas moins sonné lorsque claque le ciseau. À force d’insister, on obtient finalement une réponse du site, mais jamais d’explication. Réponse formatée par un second robot pour justifier les coups de hache du premier...

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Philippe Rahmy - 18 septembre 2008