« D’ailleurs tout le monde ici est innocent et toi aussi tu le deviendras si tu y restes assez longtemps »





Schtilibem 41 de Georges Arnaud a été réédité par les éditions Finitude en 2008.





Il y a sept ou huit jours dans une semaine. Ce sont :
le dimanche,
le lundi
et le mardi
et puis mercredi
et puis jeudi
et puis vendredi
et puis samedi
et puis merde.

             La litanie se répète dix-neuf mois, soit soixante-seize semaines.
             Georges Arnaud avait vingt-quatre ans en octobre 1941 quand il a été accusé d’avoir assassiné son père, sa tante et une vieille domestique dans le manoir familial d’Escoire, Périgord. Il dormait dans une chambre à l’écart, il n’a rien entendu.
             Schtilibem 41, publié en 1953, raconte son incarcération jusqu’au procès au terme duquel il sera acquitté.

La taule est pleine de bandits à l’âme neuve, veufs de toute crainte. Sans foi ni loi. Ni les lois, ni les gendarmes, ni même la clémence ne les retiennent de tuer, de-ci de-là, un poulet, un gâffe, un cave. Automatique est leur soufflant, butant sans drame, sans larmes. On en a peur même s’ils ont doubles cadènes. Quand d’autres sont rossés, bastonnés, pas eux. Histoires souvent très propres de casses, de braquages, de meurtres, de cavales, sans musique ni bidon, ils en sont pleins. Ils les fabriquent avec leurs mains.

             Ce texte en prose d’une cinquantaine de pages n’est pas un témoignage. On n’y parle pas de prison mais de taule. Il ne déroule pas les étapes d’une chronologie qui promettrait rédemption ou perdition, ni ne déploie les arguments d’un plaidoyer contre l’injustice qui produirait un discours ouvrant sur du hors-prison ou du hors-texte. La taule n’a ni dehors ni envers. Le seul temps qui y règne est le présent, le futur y est enfermé. Aucune échappée vers un ailleurs n’est possible autrement qu’en compagnie de mots qui claqueront contre les murs.

             Schtilibem 41 raconte une prison de France pendant la Seconde Guerre mondiale, les hommes qui y sont enfermés, les taulards, ceux qui les gardent, les gâffes, l’attente et l’ennui, la faim, le froid, la peur, la proximité de la guillotine.
             Chaque phrase est à cran, aussi coupante qu’une feuille de papier :

J’introïberai à l’autel du Dieu qui me létifique la juventude et je lui dirai : Merci, mon Dieu, de m’avoir permis de connaître avant de mourir l’homme des cavernes qui chante clamavi toute la journée sur différents airs.

Et de fait, la clameur de la peur me crie dans les oreilles et plus je le regarde qui sourit et sans transition qui rit et puis qui pleure, plus fort gueule la clameur.

Pour l’instant c’est, paraît-il, un être vivant ; mais il mourra dans cette prison, gardant jusqu’au bout ces yeux lavés par le crachin des sorties d’usine dans ce visage contourné, mal foutu, maussade.

             Georges Arnaud a écrit Schtilibem 41 dans les langues qui ont cours en prison : argot de la détention, des bouchers, des Bat d’Af, langue gitane, vieux français. À la fois échelle de corde et tunnel, elles seules acceptent de ne pas opposer l’innocence à la culpabilité, de mettre à nu les cicatrices dans les paroles, les cris, les injures et les jurons, de débusquer les traces du système carcéral jusque dans la société bien-dormante et la politique collaborationniste de Pétain.
             Le texte semble écrit par les pierres, les barreaux, les coups, la violence des jours et des nuits, c’est la voix de la prison que Georges Arnaud nous fait entendre.

             La parution de Schtilibem 41 avait été saluée par un article de Pierre Mac Orlan dans la revue Le Mercure de France sous le titre « Présence sentimentale des langues d’argot », les éditions Finitude l’ont repris en préface.



             La même année 1953, Georges Arnaud part en reportage dans les prisons françaises pour le journal L’Aurore. On comprend qu’il n’a pas choisi ce sujet par hasard, que son intention est de susciter, sinon l’indignation, du moins la frayeur de ceux qui croient que les prisons sont faites pour les autres.
             Son enquête le conduit dans les maisons d’arrêt, « prisons pour innocents », les centrales, « prisons pour coupables », les hôpitaux pénitentiaires, les premiers centres de réhabilitation par le travail nés de l’après-guerre, les ateliers, les cellules, les cachots qu’il décrit. Il rencontre des directeurs, gardiens, surveillants-chefs, médecins, assistantes sociales dont il rapporte leurs échanges, parle avec des détenus malgré l’interdiction qui lui en a été faite.
             Dans Prisons 53, document qui n’a pas perdu de son actualité, il étudie les mécanismes de l’emprisonnement, le code d’instruction criminelle qui organise la détention, donne des chiffres, joint des documents administratifs. Il observe, constate, devine ce qu’on lui cache, compare avec la situation qu’il a connue en 1941 : la faim a disparu, dit-il, mais pas « le froid pénitentiaire ». Il ne visitera que trente des trente-sept prisons où il était autorisé à entrer, le ministère y mettant fin au vu des premiers articles parus en avril.

             Georges Arnaud n’en a pas fini avec la prison. La même activité de journaliste va l’y reconduire entre deux gendarmes pour « non-dénonciation » de ses sources.

             On est en 1961, c’est-à-dire en pleine guerre d’Algérie, les accords d’Évian n’ont pas encore été signés. Le 15 avril, Georges Arnaud a assisté à la conférence de presse clandestine donnée par Francis Jeanson responsable d’un réseau français de soutien au FLN [1]. Son article paraît dans Paris-Presse.
             Deux jours plus tard il est interpellé par la DST.
             Refusant de dire où a eu lieu la rencontre, de donner les noms de ceux qui étaient présents, il est incarcéré à Fresnes. Il remarque avec ironie que le même ministère qui l’a interdit de prison en 1953 l’y renvoie maintenant sans lui demander son avis. Mais puisque l’occasion lui en est donnée, écrit-il, il continuera d’exercer son métier et demande à rejoindre la 2e division où sont détenus des Algériens appartenant au FLN avec lesquels aucun journaliste n’a pu avoir d’entretien jusqu’ici.
             Défendu par Jacques Vergès avec qui il avait cosigné Pour Djamila Bouhired [2], Georges Arnaud raconte la façon dont lui et ses avocats ont transformé le procès militaire en tribune politique contre la guerre et la torture, et pour la liberté de la presse. Il décrit les solidarités et les lâchetés des milieux journaliste et littéraire, rapporte les débats judiciaires. Comme dans Prisons 53, le récit inclut sa propre documentation : article qui lui a valu d’être inculpé, comptes rendus dans la presse, pétitions, lettres et témoignages d’éditeurs, d’écrivains, de journalistes en sa faveur.
             Mon procès a paru aux éditions de Minuit en 1961.

             Les amitiés nées entre les quatre murs de Fresnes se prolongeront en Algérie où Georges Arnaud part vivre avec sa femme de 1962 à 1974. Il collabore avec Gérard Chaliand [3] et Juliette Minces à l’hebdomadaire Révolution africaine [4].

             Georges Arnaud était aussi bon romancier que journaliste engagé, enragé [5]. Son œuvre romanesque décrit l’univers des tropical tramps et des stoways, passagers clandestins dans l’argot des gens de mer, à la recherche de « la maison où rien de mal ne peut arriver ».
             Racontant des histoires de vitesse et de mécanique, d’entraides et de rivalités, d’amitiés, de meurtres, romans et nouvelles se déroulent à bord de cargos et de camions, à travers montagnes et forêts, dans des petites villes enfouies sous la brume maritime, les arrière-salles des restaurants et cafés d’Amérique latine où il avait bourlingué de 1947 à 1950.
             Le Salaire de la peur [6] a été rendu célèbre par le film que Georges Clouzot a tourné en 1953 avec Charles Vanel et Yves Montand. On lira avec autant de plaisir Le Voyage du mauvais larron et la longue nouvelle intitulée « La plus grande pente ». L’enterrement de Domingo le camionneur y résonne des « honneurs funèbres » qui seront rendus par Danilo Kis à Mariette la putain de port dans Encyclopédie des morts.

Le Fargo roulait le premier. Le péon du Portugais conduisait l’autre ; c’était un Ford. Derrière venaient les deux cents camions de la ligne. Les dockers y avaient pris place, mille hommes chantant ensemble une mélopée funèbre déchirante. Les morts n’y étaient point revêtus d’une encombrante et roide majesté, mais racontés, regrettés, pleurés et aussi chansonnés avec affection. Mille hommes chantaient que feu le chauffeur Ford, qui était leur ami, conduisait mal ; et que feu Domingo, leur frère à tous, chapardait dans les entrepôts des ampoules de couleur pour son camion.
Il était convenu qu’on ferait halte là où Domingo était mort. Derrière, un immense serpentin de lumières, feu blanc des phares, flamme rouge et ondoyante des torches, dessinait jusqu’à la côte d’un trait continu les méandres de la route. Le chant partait de la mer et remplissait la montagne. Les funérailles de la ligne remplissaient la nef de la nuit. Le deuil pesait bon poids.

Dominique Dussidour - 4 mai 2011

[1Lire Les Porteurs de valises, la résistance française à la guerre d’Algérie, de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Albin Michel, 1961.

[2Éditions de Minuit, 1959.

[3C’est son ami Gérard Chaliand qui a préfacé le volume que les éditions Omnibus ont consacré à Georges Arnaud en 2008. On y trouve Le Salaire de la peur, Le Voyage du mauvais larron, Les Oreilles sur le dos (romans), La Plus Grande Pente (nouvelles), Les Aveux les plus doux (théâtre), Prisons 53 et Mon procès. Hélas épuisé, aucune réimpression n’est annoncée.

[4Lire Algérie, les années pieds-rouges (1962-1969) de Catherine Simon, La Découverte, 2009.

[5Il est mort à Barcelone en 1987.

[6Disponible en Pocket.