« Tu marches dans l’herbe humide... »

À l’occasion de la publication de Mort d’un jardinier, les éditions La Table ronde nous ont autorisés à publier un extrait du roman de Lucien Suel. Nous les en remercions vivement. Voici le chapitre deux.
Lire aussi l’article de Jacques Josse.


« Tu marches dans l’herbe humide, une brume légère t’enveloppe, la bruine se pose sur ton blouson en jeans comme la main légère d’un enfant, un pouillot véloce répète tsiep tsiep, caché dans l’un des nombreux frênes qui entourent le jardin, tu ne lèves même pas la tête, tu sais que tu ne le verras pas, trop de feuilles encore sur les arbres, de toutes façons il partira bientôt, toi aussi tu partiras, tu y penses de plus en plus souvent, tu baisses la tête vers la terre, une taupe a encore poussé au milieu du jardin entre les artichauts et les carottes ; du pied tu étales la terre fine sur le sol, tu arases la colline, une loche rouge orange rampe entre les scaroles, tu la cloues au sol avec une branchette pointue et l’abandonnes à son sort, tu ramasses les silex remontés du sol par les puissantes pattes de la taupe, tu les jettes dans l’allée, toute une vie à ramasser les cailloux vomis par la terre, morceaux de calcaire verdis par la pluie, fragments de silex dont tu te demandes s’ils n’ont pas été serrés dans la poigne d’un homme de Néandertal, tu imagines des limaces grosses comme des dinosaures avalant des fougères de trente mètres de haut, tu laves tes mains boueuses dans une touffe d’herbe mouillée par la rosée, tu les rinces dans une autre touffe, tu continues ta promenade matinale autour du jardin, un voile blanc d’oïdium commence à couvrir les premières feuilles de mâche, la mort en ce jardin, tu ramasses une balle que tu ajouteras à ta collection, dard de métal oxydé qui ne s’enfoncera pas dans la chair humaine, les premiers rayons du soleil percent à travers la brume, passent au-dessus du couvert de frênes, plongent vers le centre du jardin, des mésanges à longue queue virevoltent dans les basses branches du tilleul ; la barrière de métal qui donne accès à ta petite forêt grince sur ses gonds, tu enjambes un pied d’ortie, avances maintenant sous le couvert des branches, tu vas dire quelques mots d’encouragement au petit noyer planté l’an dernier, furtivement caresser l’écorce d’un érable champêtre, tes pieds s’enfoncent dans l’humus de feuilles mortes et d’herbes couchées par la faux pourrissant dans leur propre jus, un geai braille, éclair bleu ; comme une vache tu te frottes le dos au tronc lisse d’un frêne, tu es seul dans le bois loin du monde des affaires de la finance et de la mécanique, tu respires, tu as beaucoup travaillé, le jardin n’existait plus, abandonné depuis des dizaines d’années, juste quelques mètres carrés de chiendent de chardons et d’orties cernés par la profusion des arbustes plantés par les oiseaux, aubépines aux longs couteaux pointus pics à glace dirigés vers tes yeux, prunelliers encastrés les uns dans les autres, églantiers et ronces entortillés autour des troncs, dégringolant du ciel, t’enfonçant des épines dans la tête, ecce homo, tu t’échines tu t’esquintes tu frappes et coupes et creuses et arraches et scies et brûles et déchiquettes pendant des jours et des jours, t’écroulant sur le dos dans la terre mise au jour, la sueur ruisselle traçant des lignes noires dans la poussière qui recouvre ta poitrine, ton cœur cogne ton cœur cogne, ta sueur tombe dans la terre sur le corps des fourmis, tes muscles sont brûlants, l’adrénaline efface tes courbatures ; aujourd’hui tu connais la vie cachée des racines, tu vois à travers les couches de terre la racine pivotante des aubépines des noyers et des frênes, tu sais que les sureaux ont des racines chevelures de gorgone amassées en paquets, chignons merdiques à dénouer, tu sais que le prunellier sauvage se plie à angle droit sous la terre, qu’il change constamment de direction, qu’il développe la même tactique que les rejets des ormes, tu les traques avec le fer de ta bêche, tu sectionnes et mets à nu, tu es le maître, c’est un combat, tu es là pour ce combat, tu transformes la jungle, c’est ta gloire, tu ne peux pas faire autrement même s’il t’arrive de penser à la vanité, nihil novo sub sole, c’est ta sueur c’est ton sang, tu nourris la terre, tu aimerais une source dans ton jardin mais l’eau est loin sous quarante mètres de calcaire, tu n’as que l’eau du ciel, attendant la dernière minute pour rentrer à l’abri de la maison, savourant les grosses gouttes de l’orage qui te frappent le crâne, te collent le t-shirt à la peau, rentre ! rentre ! tu ne veux pas attraper la mort, tu redescends, tes pensées se calment comme l’orage s’éloignant, le jardin est beau luisant sous le soleil épanoui, le jardin est en ordre dans l’espace-temps de ta vie, tu descends vers la maison, tu vas vers le premier sourire de la journée, l’odeur de l’amour. »

Lucien Suel : Mort d’un jardinier, chapitre deux.


Logo : Le Jardinier, Étienne Dinet (1861 – 1929).