Anthony Poiraudeau | Le sentiment de la demeure

Je m’étonne souvent, rentrant chez moi, qu’un lieu dans le corps de la ville ou dans celui du monde soit réservé à me servir de domicile, d’espace où sont placées sans que personne, a priori, n’y trouve à redire, les objets qui m’appartiennent, où je peux dormir, manger, me laver, et même plus que ça, c’est-à-dire y faire plus ou moins l’ensemble de ce qu’on veut bien ou doit faire chez soi. Mais je m’étonne souvent aussi de n’être jamais subitement devenu une autre personne, même après les innombrables fois où j’ai cessé de veiller à n’être pas dépossédé de ma vie, ou à ne déposséder personne de la sienne, toutes les fois où j’ai dormi. Jusqu’à maintenant, reprenant mes esprits, ou bien au réveil, à chaque fois, je me suis toujours retrouvé le même nom, les mêmes parents, les mêmes souvenirs de mon passé que la veille. Et à chaque fois que je suis rentré chez moi, j’ai toujours retrouvé mon domicile au même endroit, il n’est jamais arrivé que celui-ci ait disparu pendant mon absence.

Une fois, j’ai cru pendant quelques secondes que ça m’était arrivé. J’habitais Rennes, un immeuble aux façades rouges et beiges, de construction récente. La porte d’entrée de mon appartement était située au fond à gauche d’un couloir dont la ligne droite ne s’offrait au regard qu’après qu’on eut contourné la colonne abritant l’ascenseur. Un jour, j’ai contourné l’ascenseur et j’ai été frappé de stupeur en m’engageant dans le couloir : il n’y avait plus aucune porte au fond à gauche du couloir. Il y en avait ailleurs, au milieu à droite et au milieu à gauche, au fond en face, mais au fond à gauche, rien d’autre que le mur blanc du couloir. Mon appartement avait disparu depuis que je l’avais quitté, quelques heures auparavant. Une quinzaine de secondes de sidération complète a dû s’écouler avant que je pense à aller vérifier à l’ascenseur à quel étage je me trouvais : j’avais dû me tromper de bouton à l’intérieur de l’ascenseur : j’étais arrivé un étage au-dessus de celui de mon appartement. Hormis la disposition des portes des logements le long du couloir, tous les étages étaient identiques : la tapisserie aux murs, la moquette au sol, l’emplacement de l’armoire électrique et de l’extincteur face aux portes de l’ascenseur. Pendant les quelques secondes assez terrifiantes qui ont précédé la découverte de ma simple erreur, je sais que j’ai cru que la disparition de mon appartement avait vraiment eu lieu. Lorsqu’un événement dont on ne comprend pas qu’il n’arrive jamais semble se réaliser sous ses propres yeux, il est certainement normal de croire. J’ai alors été bien embarrassé, c’est peu de le dire. Je n’étais d’ailleurs pas certain de trouver mon appartement en descendant jusqu’à l’étage où il s’était jusqu’alors trouvé. Il y était, toutefois. Je suis rentré chez moi.

Bien que je ne sois jamais subitement devenu une autre personne que celle qui était auparavant moi-même, et qui par conséquent continue bon an mal an de l’être, j’avais aussi, une fois, il me semble, cessé d’être quiconque. Comme si ma transformation en une autre personne s’était par accident arrêtée au beau milieu du processus : m’étant déjà quitté, je semblais pour autant n’être allé nulle part. C’était dans les jardins du Palais-Royal, j’étais assis à l’ombre des rangées d’arbres, je me souviens de la chaleur étouffante de début juillet et de la lumière d’un début d’après-midi ensoleillé qui éclaboussait les façades et le sol des allées, et je me souviens avoir cru, je ne sais combien de temps au juste, que j’étais mort. Que je n’existais plus mais que ma conscience ne s’était pas éteinte – pour pouvoir le constater. J’ai alors été bien embarrassé, c’est peu de le dire. Et à tout le moins démuni. Et puis, j’ai fini par prendre conscience que je n’étais pas mort, et que si je voulais partir d’ici, je n’avais qu’à me lever et m’en aller. J’ai fini par aller voir ailleurs, je ne sais plus quoi.

Il me semble que ces étonnements irrationnels, s’ils disent bien plus une inquiétude vis-à-vis de la consistance et de la solidité du réel que la nature de celui-ci, me permettent d’approcher ce qu’est selon moi une demeure, ou du moins ce qui pourrait la justifier, ce qu’à tort et à raison on lui demande de faire, le besoin auquel elle vient répondre. Elle abrite, elle protège, elle tient en place. Plus que ça, on espère d’elle qu’elle nous préviendra de la disparition, y compris de la disparition de soi-même, car certainement nous prêtons à des objets inertes nous tenant compagnie la permanence que nous souhaitons pour nous-mêmes. On compte sur la demeure pour ne pas disparaître, et j’entends cette phrase de deux façons : on compte qu’elle ne disparaisse pas, et on compte ne pas disparaître grâce à elle. La demeure serait ce qui dans le monde extérieur vient relayer, endurcir et, espérons-nous, objectiver notre fragile capacité à ne pas disparaître.

La demeure est affaire de pérennité, donc. Cependant, il me semble qu’elle s’oppose d’une certaine manière à l’histoire et à la mémoire, que toutes deux la pérennité porte également. La demeure s’intègre à l’histoire et à la mémoire, c’est entendu, mais le sentiment de la demeure, me semble-t-il, ne s’installe que lorsque, dans un domicile, le sentiment de l’histoire et celui de la mémoire collective se retirent. Dans le sentiment de la demeure que j’ai dit, quand chez soi est comme une partie de soi-même nous protégeant du monde extérieur et de l’écoulement du temps qui y règne sans remède, le sentiment de l’histoire et de la mémoire collective est assez forclos. C’est en tout cas ce qu’on demande à la demeure, ce qu’on espère d’elle, même si le monde extérieur, l’écoulement du temps, le sentiment de l’histoire et de la mémoire collective saura toujours, même dans la demeure, se rappeler à notre bon souvenir.

Parmi les lieux où j’ai vécu et séjourné, ceux qui m’ont procuré le sentiment de la demeure sont finalement ceux qui formaient un endroit auxquels je n’associais mentalement que ce que j’y avais vécu moi-même, dans les dimensions limitées de ma mémoire et de mon existence individuelles. C’était pour moi, à chaque fois, un réceptacle de ma vie individuelle qui reléguait hors-champ le monde extérieur. La vie collective passée et contemporaine dans laquelle ces lieux, n’étant pas hors du monde, étaient tout de même bel et bien pris, s’était fait oublier. L’histoire peut resurgir, même alors, parfois, mais de façon fugitive. Pendant les années où je vivais à Nantes, sur un quai, alors que je regardais la Loire par ma fenêtre, comme chaque jour je crois, je vis un soir le fleuve et ses berges, ou les revis plutôt, avec la pensée que le peintre William Turner remontant en bateau la Loire jusqu’à Orléans en 1826 dut avoir sous les yeux les lieux qui étaient sous les miens, rendus méconnaissables par près de deux siècles d’urbanisation. Parfois l’on voit que les clôtures de nos demeures ne cessent d’être traversées de part en part. Parfois je me souviens que le sol de mon appartement est situé une bonne douzaine de mètres au-dessus de la terre ferme, et que c’est une bonne douzaine de mètres au-dessus de la terre ferme que je dors, que je me douche, que je me replie et me laisse aller. Mais d’ordinaire, je n’ai pas du tout la vulnérabilité de cette altitude en tête, quand bien même c’est chaque jour que je monte et descend les quatre étages qui me séparent du niveau des rues.

On peut résider en des domiciles avec le vif sentiment qu’ils font pleinement partie du monde extérieur, qu’ils sont en continuité vivante avec une temporalité étendue, avec un tout spatial, mental et temporel dont ils ne sont qu’une infime part non pas centrée sur elle-même, mais orientée vers le centre d’un ensemble plus vaste. Il me semble alors que le domicile ne nous communique pas le sentiment de demeure, mais le sentiment d’appel à un décentrement qui contredit assez exactement celui de demeure.

Les deux premières années pendant lesquelles j’ai vécu à Paris, montant à la capitale depuis ma province de l’ouest de la France, pour rejoindre des foyers intellectuels que j’avais longtemps désirés, vivant en plein quartier de haut prestige, dans une chambre de bonne qui m’offrait une merveilleuse vue sur la Seine, je me suis pleinement senti dans un Paris qui ne cessait de m’apparaître comme une stratification d’histoire et de mémoire faite ville, m’appelant constamment à la parcourir en marchant, avec avidité. Même lorsque j’étais chez moi, dans la chambre de bonne, et même si je m’y sentais chez moi, je sentais toujours la présence du monde autour de mon domicile, qui n’était pas pour moi une demeure. Qui était peut-être un bureau. Un bureau où je dormais et logeais.

En voyage, j’ai souvent connu l’envie de m’arrêter en un lieu imprévu, d’y trouver un abri et d’y rester. De décider de ne plus revenir. Cette envie n’est pas celle d’un arrêt, ce n’est pas celle de ne plus être en mouvement, c’est celle d’empêcher le retour, de se maintenir hors du centre que l’on sait devoir rejoindre. C’est vouloir ne pas retourner en sa demeure, c’est croire qu’on peut ne plus être en un ici, mais en un là-bas, dans une station qui permet de rester dans l’ouverture du monde sans avoir à demeurer en soi. C’est une promesse que l’ailleurs formule souvent, qu’il ne tient jamais, mais ne cessant de la renouveler, il la réactive et la légitime à sa façon. De telle sorte qu’il est toujours possible et peut-être souhaitable d’y croire encore et encore. Dans le Mississippi, une petite maison en bois brinquebalante et peinte en blanc, tous volets fermés et de toute évidence inoccupée, près d’une voie ferrée désaffectée et adossée à des sous-bois, dans le comté rural où vécut William Faulkner, avait pu me faire croire que si l’on prenait la décision d’en forcer la porte et de s’y installer, rien ni personne ne viendrait vous en déloger, ce qui m’avait laissé penser quelques instants que je pouvais prendre là une autre vie que la mienne, et laisser la mienne suivre son chemin sans moi si elle le devait, ou bien ne plus rien faire ni n’aller nulle part si elle préférait, sans que ce ne soit plus mon problème.

Dans La Chambre claire, Roland Barthes commente ainsi une photographie de Charles Clifford, titrée Alhambra (Grenade) :

Une vieille maison, un porche d’ombre, des tuiles, une décoration arabe passée, un homme assis contre le mur, une rue déserte, un arbre méditerranéen (Alhambra, de Charles Clifford) : cette photo ancienne (1854) me touche : c’est tout simplement que là j’ai envie de vivre. Cette envie plonge en moi à une profondeur et selon des racines que je ne connais pas : chaleur du climat ? Mythe méditerranéen, apollinisme ? Déshérence ? Retraite ? Anonymat ? Noblesse ? Quoi qu’il en soit (de moi-même, de mon mobile, de mon fantasme), j’ai envie de vivre là-bas, en finesse – et cette finesse, la photo de tourisme ne la satisfait jamais. Pour moi, les photographies de paysages (urbains ou campagnards) doivent être habitables, et non visitables. Ce désir d’habitation, si je l’observe bien en moi-même, n’est ni onirique (je ne rêve pas d’un site extravagant) ni empirique (je ne cherche pas à acheter une maison selon les vues d’un prospectus d’agence immobilière) ; il est fantasmatique, relève d’une sorte de voyance qui semble me porter en avant, vers un temps utopique, ou me reporter en arrière, je ne sais où de moi-même : double mouvement que Baudelaire a chanté dans l’Invitation au voyage et la Vie antérieure. Devant ces paysages de prédilection, tout se passe comme si j’étais sûr d’y avoir été ou de devoir y aller. Or Freud dit du corps maternel qu’« il n’est point d’autre lieu dont on puisse dire avec autant de certitude qu’on y a déjà été ». Telle serait alors l’essence du paysage (choisi par le désir) : heimlich, réveillant en moi la Mère (nullement inquiétante).

Habiter hors de son centre sans en constituer un nouveau qui vous assigne à une nouvelle demeure, refermant l’ouverture du monde pour laquelle on est venu jusque-là, dans laquelle on ne voulait cesser de se tenir, c’est une version géographique de l’espoir de voir suspendue un jour sa responsabilité de devoir vivre, c’est rêver d’habiter dans une impossibilité, quand la possibilité semble être une indépassable oppression. La demeure, au contraire, est toute faite de la réalité d’habiter dans le domaine du possible. Si l’on peut toujours rêver d’être là-bas, la demeure est un ici. S’il nous semble que là-bas, la contrainte de vivre pourrait être suspendue, l’ici qu’est la demeure est un habitat pour supporter cette contrainte de vivre, pour la supporter après qu’il a fallu admettre qu’elle est indépassable. C’est moins drôle, mais au moins, c’est possible, et c’est déjà ça.


(Texte lu lors de la journée interacadémique "Des lieux d’histoire aux lieux de mémoire : s’approprier le monument", le 15 mai 2013, en marge de l’exposition Demeure(s) : histoire et mémoire, à la Conciergerie, à Paris. Remerciements à Martine-Royer Valentin, Luc Dall’Armellina, Sébastien Rongier et Sarah Cillaire.)

Anthony Poiraudeau - 11 juin 2013