Facebook, « acceptifs » et désintox_nocturne #5

(9 juillet 2020)

Entre 2008 et 2010, je vivais avec un homme qui souffrait d’un cancer. J’avais pris une année sabbatique par rapport à mon activité principale, et toute notre énergie, toute l’énergie du couple, était focalisée sur la survie de cet homme. Il fallait dépasser la maladie, la vaincre, s’en éloigner peu à peu, et réapprendre à vivre. Parce que le combat entre les thérapies et la maladie bouffait ses forces vitales, j’avais beaucoup de temps à moi. Que je n’appliquais pas à la vie réelle, non, probablement parce que lui n’y avait pas droit et que je m’en punissais. Je m’absorbais plutôt dans l’écriture. Dans un enfermement solidaire. Et les réseaux sociaux.

Lorsque le combat avait été gagné pour lui, j’avais pris conscience que la dépression me guettait. J’en avais parlé avec un psychiatre que l’on m’avait conseillé, et ensemble, nous avions mis en place un protocole de guérison, pour qu’à mon tour je survive à la maladie de l’autre — et à celle que j’avais développée de mon côté. On appelle cela une addiction. Et il m’aura fallu une année entière pour en venir à bout et, l’homme guéri de son cancer, le quitter.

Le texte précédent de Pauline — et je fais une parenthèse pour préciser que nous réfléchissons ensemble, puis écrivons chacun de son côté : c’est la raison pour laquelle chaque texte est signé de nos deux noms même s’il explore parfois des thématiques très personnelles —, après avoir exploré ses hésitations, offre le concept d’acceptants-captifs, que Pauline nomme « les acceptifs ». Cette notion a résonné très fort en moi, au moment de la lire : chez Pauline, il y avait une crainte de basculer dans cette catégorie-là. Mais pour moi, ce n’était pas une crainte, mais une réalité que j’avais dépassée, pour progressivement, et probablement sans m’en rendre compte, y revenir lentement. L’épidémie de coronavirus, et le confinement conséquent, avaient achevé de nous enfermer dans cette catégorie de victime consentante du réseau : nous y avions cherché pour la plupart pendant ces deux mois un souffle de vie ; et certains d’entre nous (et j’en faisais partie, avec Pauline, ou Alexandra Bitouzet avec laquelle nous nous interrogions quotidiennement dans nos journaux respectifs que nous donnions à lire et à écouter en ligne) avaient recommencé à mettre le doigt sur les failles de nos existences, cantonnées là par la force des événements, mais plus généralement en acceptant le diktat, soumises à nos écrans.

Il n’était pas question — et le texte de Pauline, s’il explore la possibilité d’autres plateformes, ne cherche aucunement à justifier une transition quelconque d’un lieu vers un autre, ce que certains commentaires qu’il a suscités semblent indiquer — de dévaluer une fonctionnalité inhérente au monde moderne et à l’avènement d’Internet. Il était question par contre de l’évaluer : la décortiquer pour la comprendre, en en analysant le sens de chaque geste, de chaque pulsion, et du manque qu’il provoquait, lorsque l’on s’en éloignait. Il était question d’évaluer, oui, l’addiction à laquelle nous avions succombé en masse, alors même — et mon anecdote de départ sert à cela — que la déviance avait été détectée plus de dix ans en arrière chez les premiers consommateurs d’internet (j’ai failli corriger le substantif, le remplaçant par « utilisateurs », mais c’est en revenant en arrière sur le mot que j’ai pris conscience de cette réalité-là : quelles que soient nos révoltes, politiques, économiques, sociales, nous sommes devenus des consommateurs d’Internet parce que c’est à cela que les réseaux sociaux nous appellent.)

Drogués, donc, à l’image, au texte, aux « posts », aux « likes », aux clics, au défilement du fil d’actualité. Drogués et critiques peut-être, mais une critique elle-même induite par le réseau, par les présences, par les amitiés, par les échanges, par la lecture des « posts » des autres. Seringues de « fake news » échangées, et l’information circule d’un encéphale à l’autre, et la contamination se propage. Shoots de plaisir, des photographies de chatons aux vœux quotidiens, descentes infernales lorsque telle figure médiatique disparaît, obligée alors de « R.I.P. » (reposer en paix) d’une page à l’autre, parce qu’il serait impensable de ne pas être soi-même acteur à la fois de la mort, mais aussi de la propagation de cette mort tendue vers l’autre — qu’il la sache déjà ou l’apprenne grâce à soi. Être au monde en quelque sorte, en interaction ininterrompue, alors que l’on est immobile, verrouillé à sa chaise, à son canapé, à son clavier, à son écran. Être au monde, en faire partie, en même temps que l’utilisation même du réseau nous en exclut. Définitivement.

Alexandra Bitouzet et moi-même avons suivi lors de ce confinement la série The Walking Dead — nous nous en sommes longuement expliqué dans nos journaux respectifs, et je n’y reviendrai pas. Il y a néanmoins cette prise de conscience du survivant face à l’invasion morte-vivante, qui se verbalise dans la bouche du héros après quatre ou cinq saisons, que les « morts qui marchent » (traduction littérale du titre de la série) ne seraient pas les zombies (pour employer ce terme à la fois éculé et efficace) mais bien les survivants eux-mêmes. Notion que certains protagonistes de la fiction auront suffisamment intégrée eux, pour véritablement « marcher parmi les morts », en se déguisant en eux, et petit à petit, en se fondant en eux. We are the Walking Dead, murmurent-ils. We are the end of the world.

Une fois désintoxiqué, pour ainsi dire, j’ai quitté en 2010 la ville dans laquelle je « ne vivais pas » pour aller (essayer de) vivre ailleurs. Ce « monde d’après », personnel, intime, a du jour au lendemain montré ses couleurs et tenu des promesses auxquelles je ne croyais plus, abîmé par « l’acceptation-captive » des réseaux, « acceptif » surtout de l’idée qu’il n’y avait pas d’autre possible en dehors de la « matrice » (et nous reviendrons certainement sur cette autre métaphore visionnaire de nos existences, mise en lumière — beaucoup trop tôt à mon sens — par les Wachowski en 1999). Le confinement de 2020, à son tour, a fait miroiter un « autre possible », dont la concrétisation passait par « la fin d’un monde » d’avant qui avait favorisé l’éclosion des virus, et leur propagation. La question s’est focalisée sur la sphère écologique et économique : notre analyse à Pauline et moi, dans ces « nocturnes » hebdomadaires, cherche à l’appliquer à la sphère intime, en interrogeant des réflexes que nous estimons délétères, et à l’extrême, dangereux (tout au moins envers certaines de nos libertés), de l’intérieur en quelque sorte, puisque nous y sommes nous-mêmes soumis. Nous ne nous pensons pas l’Alpha et l’Omega d’une révolution. Au mieux, souhaitons-nous que l’interrogation se nourrissant d’elle-même, s’autoalimentant, parvienne à faire naître de nouveaux réflexes qui nous dégageraient d’un joug que nous accusons et qui, à notre sens, n’est plus à même de nous satisfaire, collectivement et personnellement.

nocturne #5 © * public averti, laurent herrou, et pauline sauveur 2020

Pour lire tous les articles de la série :

Facebook, ou la distanciation numérique_nocturne #1
Facebook est une illusion — se défaire des réseaux sociaux_nocturne #2
Un monde (virtuel)_(Facebook) Dans la ligne de mire_nocturne #3
Facebook / promettre et compromettre_nocturne #4

* l’astérisque fait partie intégrante du nom du collectif.

24 juillet 2020
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