Vivre ou ne pas vivre sans Facebook_nocturne #10

(13 septembre 2020)

Une fois n’est pas coutume, nous allons donner la parole à quelqu’un d’autre. Arnaud Genon n’est pas n’importe qui. Il enseigne et écrit, nous apprend la quatrième de couverture de son dernier livre, qui paraîtra d’ici quelques semaines aux éditions de la Rémanence, et dont le titre n’est pas sans rapport avec ce dont nos nocturnes parlent au fil des semaines. Fidèle de * Public Averti, dont il fut l’un des lecteurs lors d’une soirée à Bruxelles en 2019 pour présenter un ouvrage précédent, Arnaud est également un usager de Facebook. Comme vous. Comme nous. Et qui comme tout le monde, s’est un jour posé la question de l’utilité de cet usage.

Nous écrivons sur ce sujet depuis près de dix semaines — plus en vérité, mais la publication d’aujourd’hui est la dixième de notre série. Après en avoir discuté, Pauline et moi, nous avons commencé à sentir que si poser des questions avait une valeur certaine, tenter à présent d’y apporter une réponse devenait nécessaire. Nous nous sommes penchés, l’un et l’autre, sur cette suite à donner à notre réflexion. La publication du livre d’Arnaud vient à point nommée, qui nous donne le loisir d’une semaine supplémentaire dans notre travail, tout en y apportant un élément de réponse. Personnel, certes, mais peut-être que son expérience, son action et le résultat de sa tentative, quelle que soit la façon dont on l’interprètera, raisonneront avec vos propres expériences.

De notre côté, Pauline et moi allons continuer à creuser ce qui, depuis des mois, nous anime, dans le sens étymologique du terme. Anima, l’âme. C’est aussi le titre d’un très beau texte de Pauline — mais ceci est une autre histoire.

Le livre d’Arnaud Genon sera en librairie le 5 octobre. Pour avoir eu le privilège de le parcourir avant sa parution, nous vous en recommandons vivement la lecture. Et nous lui laissons à présent la parole.

Vivre ou ne pas vivre sans Facebook, telle n’est pas la question…

Je suis un facebookeur. Je facebooke très régulièrement. S’adonner à la facebookinerie permet de tuer le temps pour – pense-t-on – éviter de mourir d’ennui alors que l’ennui a fait son lit dans cette bulle bleue et y prolifère tel un virus. Mais un jour, j’ai arrêté de facebooker. J’avais beau décliner le mot à toutes les formes, le conjuguer à tous les modes, plus rien n’en sortait. Pourtant, vivre sans Facebook était un défi. Y a-t-il une vraie vie en dehors du monde virtuel où tout est pourtant faux ?
J’ai vécu pendant un mois sans bleu, sans blanc, sans F. Au début, j’ai tourné les pages d’un livre comme on fait défiler sur un smartphone le fil d’actualité de nos amis. J’ai tourné en rond, contemplé le bleu du ciel et les nuages blancs qui s’y dessinent. Ne pouvant poster, j’ai écrit un petit livre qui raconte cette absence de posts : Vivre sans amis.
Ce livre est l’histoire d’un échec. D’un échec assumé. Vivre avec ou sans Facebook ne change rien. Ce serait donner beaucoup d’importance au réseau que de vouloir le défier. Alors il nous reste à surfer sur sa vague avec la pleine conscience que tout ce qu’elle charrie n’est qu’une illusion. Car comme l’écrivait Marcel Proust qui toute sa vie durant avait émis de véritables doutes sur les bienfaits des réseaux sociaux : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature [1]. »

Le texte suivant est extrait de Vivre sans amis (Éditions de la Rémanence, à paraître, 5 octobre 2020)

Crois-tu que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre, d’eux-mêmes et les uns des autres, que les ombres qui, sous l’effet du feu, se projettent sur la paroi de la grotte en face d’eux ? [2]

Dans « L’allégorie de la caverne », un des textes les plus célèbres de la philosophie occidentale, Platon décrit des hommes enchaînés depuis leur enfance, pieds et mains liés, faisant face à un mur, au fond d’une caverne. Sur ce mur, sous l’effet d’un feu situé dans leur dos, se projettent les ombres des objets que d’autres portent derrière eux sans être vus des premiers. Aux yeux des prisonniers, ces ombres ne sont rien d’autre que la réalité elle-même. Bien sûr, ils se méprennent : ce qui défile devant eux, ce réel immédiat, continu, n’est rien d’autre qu’un tissu d’illusions.

L’un d’entre eux brise ses chaînes et sort progressivement de la caverne. Il lui est d’abord difficile d’affronter la lumière mais après s’être accoutumé à son nouvel environnement, il comprend la nature mensongère de ce qu’il voyait en captivité…

Accédant à la vérité, l’ancien prisonnier peut enfin vivre heureux (sans son mur Facebook).


nocturne #10 © * public averti, laurent herrou et pauline sauveur, 2020

Pour lire tous les articles de la série :

Facebook, ou la distanciation numérique_nocturne #1
Facebook est une illusion — se défaire des réseaux sociaux_nocturne #2
Un monde (virtuel)_(Facebook) Dans la ligne de mire_nocturne #3
Facebook / promettre et compromettre_nocturne #4
Facebook, « acceptifs » et désintox_nocturne #5
Trois lois pour définir Facebook_ nocturne #6
Facebook : pilule bleue ou pilule rouge ?_nocturne #7
Facebook : dormez mieux, détendez-vous_ nocturne# 8
Offacebook : éloge de la trahison_nocturne #9

* l’astérisque fait partie intégrante du nom du collectif.

14 septembre 2020
T T+

[1Marcel Proust, La Recherche du temps perdu, « Le Temps retrouvé », 1927.

[2Platon, La République, 315 av. J.C.