Facebook est une illusion, se défaire des réseaux sociaux_nocturne #2

(20 juin 2020)

J’avais répondu à Pauline, alors que nous faisions le point longuement sur nos situations, à la fois professionnelles et personnelles, et sur la suite à donner à * Public Averti, qu’il me semblait que Facebook était une illusion. C’était plus catégorique que cela : c’était la première phrase d’un texte que j’avais eu envie d’écrire auparavant, mais je n’étais pas encore sûr de moi. Du moins, de ce à quoi me servirait ce texte.

nocture #2 © * public averti, laurent herrou et pauline sauveur, 2020

Nous avions remis à plusieurs reprises ce rendez-vous de travail, Pauline et moi, suite au confinement, au déconfinement, et à cette impression que l’on ressentait l’un et l’autre que quelque chose devait changer, qui ne changeait pas. J’avais pour ma part dit déjà dans les journaux-vidéo que j’avais enregistrés tout au long du confinement, que passé la période d’enfermement pendant laquelle le réseau social paraissait l’un des plus simples recours pour, à la fois, avoir des informations et maintenir le contact avec les autres, Facebook ne servirait plus à rien. Que ses utilisateurs auraient certainement compris quelque chose, de l’asservissement que nous subissions au quotidien, non seulement dans le travail (alors que le télétravail s’imposait comme une solution pérenne) et une vie régie par la consommation (et nous prenions conscience grâce au confinement de la différence entre ce qui était indispensable et ce qui était superflu), mais également devant nos écrans.

Nous traversions la même chose, la même déception, la même frustration peut-être, et nous nous demandions si c’était soi-même qui était en cause ou si c’était un sentiment plus général.

Parler de * Public Averti nous avait mis d’accord à propos du réseau social sur lequel nous avions mis en place le collectif il y a cinq ans : Facebook n’était pas, ou plus, ce qu’il paraissait être. Que ce soit une illusion ou une arnaque, nous ne le décidions pas encore. Les générations après nous lui avaient déjà préféré Twitter, puis Instagram et d’autres plateformes que je n’explorais pas, personnellement. Nous avions néanmoins utilisé l’outil Spark pour faire valoir une initiative d’exposition virtuelle qui avait rencontré un succès d’estime, lors de ses deux premières éditions. Nous avions relayé photographies et liens via Facebook (et Instagram, la seconde année) mais il nous apparaissait à présent clairement que les statistiques que le réseau fournissait n’avaient aucun sens : d’abord parce qu’elles n’étaient pas vérifiables ; ensuite parce qu’elles étaient pour la plupart anonymes, c’est-à-dire non-reliées à des utilisateurs existants ; enfin parce qu’elles semblaient dépendre d’un algorithme qui se basait sur les précédentes statistiques, d’un post à l’autre, pour nous conduire à penser que le réseau touchait de plus en plus de monde, quand il était évident que le but de ces statistiques était de nous amener à payer un service qui nous assurerait une plus grande visibilité, méritée, nous disait-on, au regard de nos résultats croissants.

Certaines expériences que nous avions faites individuellement, Pauline et moi, sur nos pages personnelles, directement reliées à celle de * Public Averti, nous démontraient sans le moindre doute que Facebook, oui, était une illusion. L’était devenu, en tout cas.

En termes d’échanges, tout d’abord : parce que les amitiés que l’on y créait n’avaient de valeur que dans la mesure où elles étaient suivies par des échanges, des projets communs et des rencontres éventuelles, ce qui était loin d’être la règle ; le plus souvent, on y additionnait les amis comme on achetait des CD et des DVD il y a quelques années : dans un plaisir immédiat, vite conscient pourtant que l’on ne les écouterait ni ne les regarderait jamais plus d’une fois.

En termes d’informations, ensuite : le développement des fake news se partageait la scène avec les posts à caractères discriminatoires que le réseau ne filtrait pas, eux, tandis qu’une censure nauséabonde, rétrograde, conservatrice, ciblait de plus en plus les artistes — et nous en avions fait les frais, l’un et l’autre, en 2019 (cf. les deux articles suivants : https://diacritik.com/2019/12/19/carres-blancs-dys-paraitre-sur-les-reseaux-sociaux/ et
https://diacritik.com/2020/02/03/art-et-censure-voeux-avertis/).

En termes de promotion, enfin : si l’on avait cru un temps aux likes et aux participations aux événements, les dernières années avaient mis en évidence combien le geste « facebookien » était un geste de délestage, et non un acte généreux. Ce n’était pas une question de systématisme, plutôt de cohérence. On cliquait plus vite que son ombre, le plus souvent sans lire l’information liée au post que l’on entérinait. Et lorsqu’il s’agissait de publications ou de la promotion d’un travail artistique, les bonnes intentions n’étaient pour la plupart jamais suivies d’actes concrétisés. Et nous, artistes, continuions de mourir à petit feu.

Nous avions, Pauline et moi — et d’autres avec lesquels nous échangions pendant le confinement —, nourri cette espérance : que la pandémie et ses contraintes allaient paradoxalement nous libérer de certains réflexes pour en inventer de nouveaux. Nous étions prêts, déjà, à les initier, non pas dans notre coin mais en y associant plus généralement « l’autre », d’où qu’il provienne, et qui avait sensiblement traversé la même période que nous, avec les mêmes craintes et les mêmes aspirations. Nous espérions dans les bons jours que ces réflexes nouveaux se généraliseraient : il y avait des articles émanant d’auteurs, d’artistes, d’économistes, de journalistes, de politiques parfois même, qui pointaient dans le bon sens. Mais ils restaient trop peu nombreux face à ce que nous redoutions les mauvais jours, et qui finirait par l’emporter.

Nous avions cherché à identifier quel phénomène particulier était responsable sinon de notre défaitisme, en tout cas de notre lucidité. Nous nous étions confiés certaines des pistes que nous avions eues pendant la période de confinement, et quelles réponses navrantes, et quels silences aussi, y avaient fait écho. Nous avions étudié certaines des initiatives qui naissaient, se croyant innovantes alors qu’elles ne faisaient que répéter les erreurs du passé. Nous nous étions demandé même si le problème venait de nous : si l’humanité n’avait pour tout objectif que de revenir à ce qui était avant, peut-être était-ce parce que ce qui était avant était finalement très bien pour la majorité. De quel droit alors devrions-nous remettre les choses en question ?

Nous en étions arrivés à cette même conclusion qu’il fallait se défaire du réseau social : que ce serait un premier pas. Qui nous permettrait de réaliser ailleurs ce que nous avions l’illusion de créer sur Facebook, et de relayer. Non pas en y supprimant nos pages de manière inéluctable, non : il n’était pas question de punition, de couper les liens importants qui s’étaient fait jour pendant ces cinq années, ni évidemment de nier le travail accompli en en gommant les traces, mais de distance à prendre — à comprendre surtout. Il fallait néanmoins cesser de compter sur Facebook pour nous donner cette vie que la pandémie nous avait obligés à regarder autrement. Et que nous avions vue, finalement, pour ce qu’elle était : une vie réelle, et non virtuelle. Il fallait cesser de croire que la vie se passait en ligne, et uniquement là.

nocturne #2 © * public averti, laurent herrou, et pauline sauveur 2020

Pour lire tous les articles de la série :
Facebook, ou la distanciation numérique_nocturne #1
Un monde (virtuel)_(Facebook) Dans la ligne de mire_nocturne #3
Facebook / promettre et compromettre_nocturne #4

* l’astérisque fait partie intégrante du nom du collectif.

3 juillet 2020
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