Facebook, ou la distanciation numérique_nocturne #1

(8 juin 2020)

J’ai parlé longuement avec Laurent aujourd’hui.

On a fait émerger le même constat sur la stérilisation diffuse de facebook. Et sur ce qui est en train de devenir une inutilité : la part d’illusion du réseau, l’accélération constante du système, l’appauvrissement des échanges et des interactions. Il ne s’agit peut-être pas de tout stopper ? (et d’ailleurs, je ne serais pas certaine d’y arriver) mais la page de * public averti pourrait migrer vers un site, par exemple, sans le moindre dommage. Ce serait comme ouvrir un nouveau cahier, un nouvel espace, pour que notre initiative cesse d’être la course poursuite à la recherche de nouveaux interlocuteurs qu’elle est devenue, trouver un autre rythme et se réapproprier les contenus partagés.

nocture #1 © * public averti, pauline sauveur et laurent herrou, 2020

Mon test de l’année dernière fut révélateur : une publication par jour (et des liens et des tags et des images et des sources) pendant les deux mois d’été, soit 62 publications, n’a rien changé et surtout rien ouvert sur ma page professionnelle. De sorte que je me demande si je ne devrais pas la supprimer également.

Facebook est une caisse de résonance : les échanges et les contacts y sont bien réels (c’est pour cela que j’ai appris à les dire « numériques » et non « virtuels ») mais il est probable qu’ils s’y noient doucement aujourd’hui, qu’ils s’affaiblissent de plus en plus. C’est une cour de récréation addictive, bien sûr, cette fenêtre de lumière bleue ouverte sur tant et tant de personnes et d’histoires, ouverte sur ce qui nous traverse et se partage, sur des fulgurances, sur les petits ou grands séismes du monde réel, du monde connecté et de nos groupes informels. Mais si ce qui avance détruit ce qui se crée, alors il y a quelque chose qui ne me va plus là-dedans.

Le système demande de plus en plus de travail. Alors qu’il dispose, scrute et analyse tous nos contenus, tout ce que nous y apportons parfois en oubliant la somme de datas que cela représente, « liker » ne suffit plus. La consigne invisible est maintenant de commenter. Sans commentaire les liens n’existent plus, ne se font plus, ne s’enclenchent pas, ce qui en soi raconte assez bien les choses : il s’agit de commenter les articles, les publications, mais aussi les photos, les gens à travers ces photos, leurs actions, leurs idées, les pensées. Et on comprend que la justesse du commentaire importe peu, elle serait même contreproductive : il s’agit ici d’agiter les éléments et de créer les conditions d’un remous permanent. On est entré dans la grande ère du commentaire qui à lui seul confirme notre intérêt, celui que l’on porte aux autres et celui que l’on incarne soi-même aux yeux du système. L’économie, la structure même de cette toile immense est en train de changer de nature et elle paraît « pensée » pour ne se réduire qu’à cela : une proximité géographique, « amicale », modelée par le nombre et la rapidité des commentaires et des partages. Les seuls liens qui persistent se confortent dans la formation d’une « assemblée réactive » qui commente, qui s’autonourrit, et qui, sans nécessairement le vouloir, appuyée dans l’ombre par l’algorithme, exclut au fur et à mesure les moins bavards, les « likeurs/lecteurs » silencieux.

Notre seule et unique marge de manœuvre en tant qu’individu se limite aux trente personnes et pages que nous décidons de « voir en premier » — et encore faut-il le savoir pour mettre cela en place. Mais l’impossibilité qu’il y a à co-créer son propre réseau avec le réseau, à travers son propre usage, est foncièrement triste.

Il y a nombre de gens que j’ai découverts et dont je lis les publications, que j’aime retrouver, dont j’aime suivre les prolongements, à partir desquels j’élargis mon propre cercle. Mais l’obsolescence programmée de ces liens et surtout la vitesse à laquelle ils s’évanouissent me sont problématiques.

Chacun de nous est, à travers son compte, considéré comme client potentiel, et nous en sommes réduits à n’être plus que cela : une ressource commerciale. Chacun est maintenu dans l’illusion d’être co-auteur de ses propres ramifications. Malgré le fait que l’on agisse activement à travers nos connexions, nos publications, nos partages, notre distribution de « likes », notre acceptation ou recherche de nouveaux amis, et que le paysage soit constamment ordonné par l’algorithme, à chaque instant, dans une sorte de dépossession invisible et continue, le terrain de jeu est nettoyé des personnes qui ne commentent pas. Elles ont pourtant aimé une page, un post, une image, elles ont signifié la chose grâce aux instruments mis à disposition et même inventés par la plateforme, mais cela ne suffit plus : ces outils datent de la préhistoire du réseau, ils sont maintenus dans son schéma de fonctionnement mais ils semblent ne plus créer entre les utilisateurs de liens numériques valables, mémorisés et surtout reconduits par la plateforme. C’est elle qui choisit. Je crois donner à lire en publiant du texte et de l’image, je crois « m’attacher » un compte, une page en lisant et likant une publication et déjà il n’en est rien, et déjà c’est oublié Et dans cette accélération, le déséquilibre nécessaire à la marche, qui devient une course, tend davantage vers la chute que vers la progression.

Facebook serait-elle aujourd’hui devenue une maladie auto-immune ? A ne rien laisser émerger ni se construire, à contraindre l’ensemble sur une seule et stricte ligne, à réduire les marges de manœuvre, à tout baser sur le commentaire, la réaction, l’inflammation, le biotope numérique se transforme au point de devenir allergique à lui-même, à ses propres constituants, à ses utilisateurs et leur (notre) insatiable besoin de liens et d’attention. 

nocturne #1 © * public averti, pauline sauveur et laurent herrou, 2020

Pour lire tous les articles de la série :
Facebook est une illusion — se défaire des réseaux sociaux_nocturne #2
Un monde (virtuel)_(Facebook) Dans la ligne de mire_nocturne #3
Facebook / promettre et compromettre_nocturne #4

* l’astérisque fait partie intégrante du nom du collectif.

26 juin 2020
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