Stéphane Lambion | Nous rapportons le cas (2/2)

0.

Selon dictionnaire-medical.fr, la littérature médicale est « l’ensemble de ce qui se publie dans le monde médical, par des médecins et pour des médecins : articles, revues, journaux, livres  ». S’ajoute àcette définition un constat péremptoire : « l’expression n’est pas très bien choisie car, de nos jours, il n’y a strictement rien de littéraire dans cette production, contrairement àce qui se passait autrefois  » (je souligne : ici, pas de demi-mesure).

 
 
1.

Cette définition contient un présupposé fort sur ce qu’est le langage littéraire, tant sur son fond que sur sa forme. Ce présupposé est assez proche d’une définition qu’en donne Genette en le situant dans l’imperfection de la coïncidence entre signifiant et signifié : si l’on applique cette idée àla situation présente, cela revient àdire que la littérature médicale était littéraire parce qu’on y trouvait un décalage entre ce qu’elle disait et la façon dont elle le disait. Ce qu’il y avait de littéraire dans les écrits médicaux d’« autrefois  », c’était donc une inexactitude qui provenait autant du fond (c’est-à-dire du manque de connaissances de la médecine prémoderne) que de la forme (c’est-à-dire des outils verbaux, syntaxiques et lexicaux avant tout, qui servaient àtransmettre ce fond – et parfois àen masquer les lacunes). Le symétrique de cette conclusion est que les écrits médicaux produits « de nos jours  » n’ont « strictement rien de littéraire  » parce qu’ils aspirent àl’exactitude, tant dans leur fond (grâce aux progrès de la médecine) que dans leur forme (par la technicisation progressive du langage médical).

En somme : l’inexactitude était un critère de littérarité et l’exactitude serait un critère de non-littérarité.

 
 
2.

Au contraire, je postule : l’expression de littérature médicale est très bien choisie car aujourd’hui, absolument tout dans cette production est (potentiellement) littéraire, puisque si la médecine a évolué, les outils de la littérature ont eux aussi évolué, selon une trajectoire qui recoupe souvent celle du langage médical.

Dans cette évolution du champ littéraire, j’identifie trois éléments principaux – que j’avance ici comme autant d’hypothèses – articulés entre eux de façon logique.

— Le premier élément est un questionnement sur le statut du texte littéraire : nombreuses sont les productions poétiques qui ont remis en cause les critères d’appartenance du texte au domaine littéraire. Dans Témoignage de Reznikoff, on ne peut qu’être frappé de la valeur stylistique et narrative des extraits d’affaires judiciaires qui composent le livre : le matériau d’origine a par nature des caractéristiques potentiellement littéraires et le fait de transformer ce matériau en Å“uvre littéraire fonctionne comme une reconnaissance de cette valeur, donnant ainsi àl’ensemble un statut différent. Il n’en va pas autrement dans le cas de la littérature médicale (et il n’est pas anodin que cette dernière, de même que la littérature juridique de Témoignage, corresponde àdes genres télévisuels constitués – ceux de la série judiciaire et de la série médicale) : certains articles de littérature médicale pourraient être des trames, àla minute près, de romans àsuspense (ou d’épisodes de Dr House).
 
  — La seconde évolution en rapport àl’inclusion des écrits médicaux dans le champ littéraire correspond àl’arrivée de nouveaux outils, justement liés au questionnement sur le statut de l’œuvre. L’outil principal que je désigne ici est le document sous toutes ses formes, de la plus minime – comme la citation scientifique dans mon texte « En cÅ“ur  » – àla plus évidente – comme l’usage d’images médicales, au cÅ“ur d’un travail récent de Camille Bloomfield et également présent de façon discrète dans mon texte). Inclure des documents dans des Å“uvres littéraires a pour effet, d’une part, de questionner le statut des premiers aussi bien que des secondes1 (c’est-à-dire : la frontière entre littéraire et non-littéraire) et d’autre part, l’usage du document dans les Å“uvres littéraires a pour tendance àles rapprocher d’une forme d’exactitude – au moment même où, àl’inverse, des procédés stylistiques relevant de l’inexactitude (essentiellement la métaphore et ses dérivés : métonymie, périphrase…) se font peut-être moins présents dans les écritures contemporaines.
 
  — La troisième catégorie qui corrobore àmes yeux la compatibilité des écrits médicaux modernes avec le champ littéraire est la notion de matérialité. Cela s’inscrit dans la continuité du travail sur le document : donner sa place àce dernier a pour conséquence d’introduire en littérature une dimension plastique, matérielle, qui rejoint l’effet presque physique que peuvent produire les textes médicaux par leur langue lestée de réel, du réel le plus immédiat, celui du corps. Ce point est plus abstrait et délicat àformuler, mais – j’en suis convaincu – au moins aussi important que les précédents. Au-delàde la fascination qu’ils ont pu susciter chez les tenants de la poésie scientifique au XIXe siècle, les mots de la médecine engagent (symboliquement, performativement) le corps de la même manière que tout un pan de la littérature contemporaine essaye (physiquement) de le faire dans le rapport au lecteur (que ce soit par l’intermédiaire du document, de la mise en corps du texte lu ou performé, ou simplement dans le rapport matériel àla page en tant qu’objet – son épaisseur, sa texture, son poids, sa taille…).


 
Reste donc àexplorer les pistes ci-dessus : statut du texte, usage du document, matérialité parallèle des champs littéraire et médical – trois questionnements désormais au centre de mon travail.

 
 
 
1  Olivier Quintyn évoque dans Dispositifs/dislocations la question du statut dans le collage, où un élément non-artistique déplacé dans un contexte artistique acquiert un statut différent – l’exemple extrême étant celui du ready-made. J’ai exploré cette question dans un article précédent.

21 février 2022
T T+