Les eaux de mars

Un pas, une pierre, un chemin qui chemine
Un reste de racine, c’est un peu solitaire
C’est un éclat de verre, c’est la vie, le soleil
(...)
C’est une vieille ruine, le vide, le néant
C’est la pie qui jacasse, c’est l’averse qui verse
Des torrents d’allégresse, ce sont les eaux de Mars

 [1]

En mars, remue.net avait cette allure indécise de chemin qui chemine où le promeneur s’étonne de ce qu’il découvre à chaque nouveau tournant.

En mars, sur remue, curieux, égarés, lecteurs fidèles et passants pressés ont pu rencontrer :

*** Philippe Rahmy, le voyageur héroïque, qui, après Shangaï et la pierreuse île d’Aran nous entraine sur les routes de Naples… en Floride , où il découvre une Amérique qui n’est pas (que) de carte postale.

Cette Floride appelle. Je la découvre, si loin des selfies clic-clac Kodak, un Martini Dry à la main et tignasse platine sur le golfe du Mexique ou en string de sable blanc sur la côte atlantique... il y a la Floride agricole à l’intérieur de l’État, des fermes déglinguées, une vie qui frôle la misère, des silos rouillés, des mecs à barbe ZZ Top, blanchis, juchés sur des tracteurs vieux comme les plus vieilles tortues des Everglades. Un bâti à ras de terre, des routes de poussière jaune, gercées, des trucks oubliés ici ou là, leurs remorques transformées en cabanes à frites, et autour de cette ruralité laborieuse, les vestiges plus ou moins érodés des ouragans successifs qui donnent au paysage sa patine d’apocalypse, mais une apocalypse fatiguée, figée dans l’attente du pire ou du meilleur, ces deux avenirs se confondant au bout de la route qui mène toujours vers une côte, un océan, un désert.

*** Italo Calvino à qui Frédéric Lefèvre donne sa voix le temps d’un projet :

J’ai envie de rassembler… J’ai envie de rassembler mes récits. Je garderai L’entrée en guerre mais j’ajouterai des aventures plus actuelles : je mettrai L’aventure d’un employé, Le lapin vénéneux, et même La spéculation immobilière, que je viens d’écrire.
Ah oui, ça va bourgeonner, ça va se contredire ! Mais je veux rassembler. Et j’ai la chance et l’avantage de mon poste. Je peux me le permettre, un rassemblement un peu fatrasique. Je dirige chez Einaudi. Je lis des manuscrits, je réponds. Je suis exigeant et attentionné. Je voudrais que la littérature avance vers le présent, qu’elle le cherche au moins.

***Julien Gracq, à travers la trace laissée par son oeuvre sur trois jeunes auteurs réunis par Guénaël Boutouillet dans la maison de Saint-Florent le Vieil, [2] : Xavier Boissel a trouvé "ces clous de lumière auxquels s’accroche la rêverie" ; Anthony Poiraudeau se dit fasciné par les « champs de forces que la Terre garde » et Jonathan Wable suggère que tout cela est " une histoire d’affluents".

*** Bengt Emil Johnson dont le poème "rêve" a été arraché "aux souvenirs de l’hiver suédois" par la grâce d’un homme [3] qui, à Berlin, traduit aussi le turc.

Tout semblait galoper
sur les chemins qui auraient
peut-être pu être les siens.

Comment disperse-t-on
l’effroi hors du champ humide
des bouleaux ?

Quelque chose qui nous
éreinte. Une dévoration.
Ta main trempe dans le marécage.

*** Michel Butor en conversation [4] avec Mireille Calle-Gruber et Véronique Prest. Il évoque son affinité poétique avec son « éminence grise ou blanche », Christian Dotremont, l’inventeur des logogrammes.

*** Jérome Lafargue qui "mène son roman [En territoire Auriaba] en jouant sur la force du rêve et sur les multiples possibilités qu’il offre à ses personnages" et *** Nicole Jaen, venue donner des nouvelles du ciel  : " Elle dit : c’est bleu, les rêves, la nuit. C’est doux comme un cachou. C’est elle, elle, écrit-il."

*** Jacques Josse dont viennent de paraitre Hameau mort [5] et Au bout de la route [6]. Il "poursuit le grand récit des morts dont lui et nous avons les noms et les textes en commun — écrivains, poètes, voyageurs — avec qui il s’accoude volontiers au comptoir afin de les encourager à raconter leurs histoires". [7]

*** Le poète suédois Tomas Tranströmer qui, décédé en ce mois de mars 2015, fait désormais partie. de ces morts avec lesquels on continue de converser. Laurent Margantin lui a rendu hommage.

Il les amenait jusque dans la Baltique, à travers cet extraordinaire dédale d’îles et d’eau.
Et ceux qui se rencontraient à bord et se laissaient porter, quelques heures ou quelques jours, par la même carcasse,
à quel point faisaient-ils connaissance ?
Dialogues en anglais mal orthographié, entente et mésentente mais si peu de mensonges conscients.

À quel point faisaient-ils connaissance ?

Quand la brume était épaisse : visibilité réduite, vitesse limitée. D’une enjambée, la
presqu’île sortait de l’invisible et se tenait à proximité.

Un beuglement toutes les deux minutes. Les yeux lisaient droits dans l’invisible.

(Avait-il le dédale en tête ?) [8]

*** Véronique Gentil elle aussi en conversation avec un mort, dans Les grands arbres s’effacent  : "Les hommes nous laissent en mourant une autre langue à écrire, en marge de ce que nous connaissons, de tout ce qui nous a jusqu’alors constitués. »

*** Catherine Pomparat qui poursuit la livraison de Larmoire a la rage Prigent , série de "notes méridiennes", nées de la « la rencontre fortuite de La langue et ses monstres de Christian Prigent et d’une sculpture d’Emmanuel Aragon sur sa table à écrire.

En mars, chemin faisant, le lecteur-marcheur-remueur a pu cueillir de quoi nourrir sa réflexion sur la langue.

*** Langue imaginaire dont Léo Henry interroge le lien avec la poésie et la musique en s’appuyant sur la langue inventée au XIIe siècle par Hildegarde de Bingen et sur celle, créée de façon toute contemporaine, par Julien Jacob pour traduire des émotions en chansons.

*** Langue dont Charles Robinson voit dans la fonction de nomination, non point une désignation, "mais bien un acte fondateur, un acte qui origine et charge en sève." Prenant appui sur l’œuvre de Patrick Beurard-Valdoye , il donne pour exemple le travail de celui-ci sur Les noms propres des couleurs.

Sanguine, Bleu, Véronique, meurtrie de Rouge macule, Blue Terror, gradué, jusqu’à frôler la Pénombre, les frimas du Bleu Lagon, Bleu tempête, voir, Noir moins Soir, contre la roche Pierre Teinte à, Pierre, achromes comme une grave — « master mathys grünewald »

(L’ intérêt pour la couleur, on le trouve aussi chez Frédéric Laé qui poursuit avec Le parc à chaines un travail qui s’attache tout autant au graphisme et aux couleurs qu’au texte et chez Gwen Le Gac qui propose des exercices pour déjouer les codes des couleurs et des émotions.)

*** Patrick Beurard-Valdoye a donné Narré, récital performance poétique à la Maison de la Poésie de Paris qui met en lumière son travail sur la question de l’oralité.

Langue écrite ou langue orale, la question du passage d’une langue à l’autre reste vive.
*** Dans l Le nez, Arthur Larrue explique pourquoi il est devenu traducteur bien que ne l’étant pas :

Je ne suis pas traducteur. Il est tout à fait possible que le Nez soit mon unique traduction. J’ai traduit le Nez en artiste, pour moi seul, et dans une sorte de coup de folie. Je voulais quitter la Russie sur un coup d’éclat, en ayant traduit une langue qu’on se complaisait à décréter inassimilable autour de moi. On voudrait là-bas exclure ceux qui s’approchent.
Toutes les langues sont intraduisibles.
Je voulais partir de Russie avec la Russie.

Traduire, peut-être ; mais comment s’approprier une langue nouvelle ? Comment déjouer les pièges de la prononciation et maintenir coûte que coûte la conversation ?

**** Avec les histoires tordues de la lettre "u" Eric Chauvier réfléchit sur cette voyelle dont la "principale caractéristique est d’être imprononçable" pour les non francophones.

Pour se protéger des voyageurs, les Chinois ont édifié la Muraille de Chine, les USA ont créées des frontières avec des barbelés, les Britanniques la mer autour d’eux.
Les Français ont créé la lettre ‘‘u’’.

*** Marie Cosnay décrit comment Ovide ou Pasolini peuvent servir de déclencheurs pour converser avec ceux qui apprennent le français. Elle aussi s’arrête sur la difficulté pour celui dont le voyage s’est interrompu en France d’apprendre à en parler la langue :

Deux messieurs nous rejoignent, l’un qui ne parle que le peul, l’autre l’arabe et l’anglais et nous prononçons bien les voyelles, i, mouth closed, u, the lips, o, behind, e, difficult, le monsieur du Yemen recopie phonétiquement, comparant les sons arabes et anglais aux français, à la fin on fait les compositions, les diphtongues et on répète, inlassablement :
e + a + u = o
a + i = é
le a tout seul, on se réjouit.

Le avec l’accent ? On s’en fiche, sinon pour la grammaire, on fait une phrase et on traduit.

OK, à is to.

*** Ceci n’est pas sans faire retour aux propos d’ Eric Chauvier lorsqu’il déclare : "Il faudrait aussi classer au Patrimoine Mondial de l’Humanité ces mots qui permettent d’engager la conversation au-delà des différences de langues et de cultures." [Les mathématiques ]]

Marchant, trottinant, déambulant, on en vient immanquablement à s’interroger sur l’espace.

*** Christos Chryssopoulos décrit sa Terre de colère : « Nous vivons dans un territoire clos et soumis à une surveillance sévère. Sur un continent pour ainsi dire cerné de tous côtés par des barrières. Voilà pourquoi aujourd’hui nous finissons par être en colère en permanence." et Virginie Poitrasson fait l’Inventaire des cercles

Où suis-je ? Il n’est pas commode de rester là où je suis déjà. Je suis sans cesse déporté vers là où je ne suis pas. Et retenu loin d’où je suis. Je suis en transit permanent. Déposé momentanément quelque part et destiné à être ailleurs. Je traverse le territoire, je circule d’un point à un autre de celui-ci, en suspension.

Je circule en spirale de zones de transit en zones de transit, décrivant des cercles de plus en plus petits. En passant d’un cercle à l’autre je trouverai peut-être ce qui va m’advenir.

Cet inventaire peut conduire à noter les disparitions : celle de la rue Vilin ou celle qui menace la rue Dénoyez sur laquelle plane l’ombre d’un certain Général... On en vient alors à questionner les murailles comme le fait Patrick Chatelier ( 13 , 14, et 15) pour y chercher quelque stigmate du passé.

*** Passant de la géographie à l’histoire, on croise Jean-Paul Curnier qui ne dédaigne pas réunir autour de lui un « petit parlement pour parler de son "drôle de métier : philosophe". En une autre occasion, il invite le cinéaste Christophe Cognet pour discuter d’un western habité par la musique de Bob Dylan [9]. Où la conquête de l’Ouest américain se révèle avoir été « Une grande période de prédation contrariée, puisqu’elle aboutit à une démocratie ».

De chemin qui serpente en chemin qui tourne en boucle, ne revient-on pas au point de départ ? Ou peut-être à l’incipit que propose chaque semaine Fabienne Swiatly ?

. J’ai posé trois petits bouts d’écorce sur une feuille de papier. J’ai regardé.
J’ai regardé en pensant que regarder m’aiderait peut-être à lire quelque chose qui n’a jamais été écrit. [10]


La photo de la présente lettre est empruntée à la série des "Clichés"" de Fabienne Swiatly en résidence à la maison Julien Gracq.

18 avril 2015
T T+

[1Les eaux de mars, musique Tom Jobim, parole françaises Georges Moustaki.

[2pour une soirée dont on peut, au choix, lire les contributions des auteurs ou écouter l’enregistrement audio

[3Julien Lapeyre de Cabanes

[4filmée par Marjolaine Granjean

[5avec des encres de Tanguy Dohollau

[6avec des gravures de Scanreigh

[7C’est Dominique Dussidour qui l’écrit à son propos.

[8Extrait de Baltiques, I.

[9Pat Garrett et Billy the Kid de Sam Peckinpah

[10Ecorces de Georges Didi-Huberman