En notre aiguë discrétion



Une lettre suit celle qui l’a précédée, qui partait d’un regard distrait sur le net. De notre distraction commune faire insistance, tracer sillon.

Modestement, on clique.
Et notre mouvement du coude gagne en douce conviction, tant la soi-disant poubelle internet nous semble, à la pratiquer, moins globalement polluée que le tout-venant médiatique. Alors dans le calme du soir, du dimanche, des insomnies, des interstices, nous cliquons, en douceur, en lenteur.

Partout ils causent, les importants, et repassent en boucle les mêmes images de figures historiques et barricades à Saint-Germain des-Prés. Fatigue de n’en rien apprendre, alors, clique sur la revue ouverte de remue.net, où témoignent des alors-anonymes et d’à peine nés : François Bon lui, s’en souvient depuis la province, et comment la perception de l’évènement fut massive et diffuse : « Il nous reste beaucoup à apprendre de ce qui réellement avait basculé, trois ans avant, trois ans après : comprendre l’impasse d’aujourd’hui en dépend, et étroitement. » Dominique Dussidour, elle, n’a « jamais très envie d’écrire à l’imparfait ni au passé composé, j’ai l’impression de mentir. Je n’ai pas l’intention de mentir, je vais récrire ce texte au présent.. On est d’accord, on attend. On attend en lisant les allers et retours d’Anne Savelli, bébé 68, adulte des années 80 : « les années 80, temps du chômage, pas encore d’Internet : la poste passait alors trois fois dans la journée et on descendait les étages, trois fois, pour ouvrir trois fois la boîte aux lettres vide, pas de réponse de l’employeur qui ne daigne même pas dire non, on remontait sans ascenseur – maintenant il y a les mails, bien sûr » Quant à Fabienne Swiatly, 68 pour elle « C’est une année comme les autres sauf que je sais lire. »

Et on laisse Jean-Paul Michel conclure : « (Le plus profond et le plus sain du « mouvement » ne se proposa jamais de conquérir un pouvoir institutionnel séparé. La profondeur des émotions réellement vécues lui importait davantage que les manipulations des partis, discrédités d’avance par leurs rengaines, dont personne ne voulait plus.) »

Goûtons aussi, dans la revue de création, aux neuf aromates étranges de Raphaële Bruyère, et visitons cette vingt-quatrième nuit d’été de Pedro Kadivar : « Il vous faut ne plus falloir. »

Et de cliquer nous guide même encore vers le papier, papier si bien traité par l’éditeur-imprimeur Djamel Meskache, de Tarabuste, qui a confié à Antoine Emaz le soin d’un bel ouvrage d’hommage à Pierre Reverdy,

Et de cliquer pour, plutôt que la pompe, les réductions et mensonges à l’égard du très vieil homme, plutôt le lire et relire lui, Aimé Césaire
Et rendre hommage aussi aux poètes vivants et bien vivants, même si ça n’arrange pas tout le monde, comme le relate Jacques-François Piquet à propos de la mésaventure arrivée aux textes de Jacques Roubaud inscrits au concours d’entrée à l’Ecole Normale supérieure : rire jaune et franc avec lui : « En tout cas, il ne fait doute qu’on ne commettra plus l’erreur de mettre un vivant au programme : revenez dans dix ou quinze ans, Monsieur Roubaud, pour l’instant, vous faites trop peur ! »

Cliquons sur quelques lectures conseillées : Constance Krebs nous convie à regarder autrement la petite reine et ses forçats, avec Philippe Bordas, dont le récent Les Forcenéstaille la route dans la roue des grimpeurs et sprinteurs. Le sport vaut d’être regardé et écrit parfois, plutôt que commenté toujours : pour en tirer des phrases comme :J’aime le moment où l’homme passe de la compaction au détachement.
Jacques Josse, lui, c’est à table qu’il invite : on clique encore, pour avec lui découvrir ou redécouvrir George Haldas, qui : [« nous rappelle, opportunément, qu’en latin les mots saveur et savoir ont la même origine : sapere. L’un et l’autre demandent la même attention, la même curiosité, la même disponibilité. On peut finalement apprendre autant d’un repas que d’un livre. »]
Ouïr un peu du dialogue ouvert entre Philippe Rahmy et Antoine Brea, à propos de Meduses, livre de ce dernier, une descente, selon Rahmy un réveil d’entre les morts : Les filaments électriques qui s’échappent de nos ordinateurs ne sont pas seulement manière connue de fantasmer la vie, mais aussi prolongation du corps, matière de l’écriture elle-même.
« Elle avait un caniche sur les genoux et lisait un roman. » (…) Mais quel roman lisait-elle ? Dominique Dussidour nous signale, elle, la force et la délicatesse de lait et charbon, premier livre traduit en Français de Ralf Rothmann, paru chez la toujours impeccable Laurence Teper.

Enfin, pour ouvrir, ouvrir, ouvrir, comme en tout bon mois de mai, nous cliquerons de traverse avec Catherine Pomparat, qui donne à lire une triangulation entre les généraux Instin, Barbanègre et le bon alfred Jarry, ainsi qu’un tatou à bandes passantes . Pour conclure-ne-pas, avec elle, ainsi :

« L’espace en matière d’art est une affaire de mobilité visuelle, une mise à plat à l’intérieur d’un écran d’ordinateur de regards indéfiniment déplacés. »


26 avril 2008
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