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Pauline Guillerm | Arpenter les territoires géographiques et les territoires littéraires

nous allons observer le réel
les stagiaires me regardent interrogatifs
nous serons des exploratrices et des explorateurs
nous découvrirons
nous regarderons
partout
nous enquêterons
rien n’échappera à nos yeux
rien vous entendez
rien
j’en fais des tonnes
nous verrons Montreuil comme nous ne l’avons jamais vu
et ça les fait rire
je brandis un stylo
ils brandissent le leur
et voilà que
cahiers en main
nous nous sommes dispersés
et nous avons écrit tous les mots de la rue
ceux des murs
ceux des panneaux de signalisation
ceux des commerces
ceux des encarts publicitaires
ceux des camions
ceux des arrêts de bus
des bâtiments publics
des sonnettes de maisons
des devantures
et les mots du dehors
une fois tapés
une fois organisés dans la page
les mots les uns à la suite des autres
la ville est devenue poésie
Montreuil ville protéiforme
*
il est temps d’entrer en fiction
d’arpenter les territoires littéraires
nous sommes à la bibliothèque Robert Desnos de Montreuil
nous nous promenons au milieu des livres
vous pouvez prendre autant de livres que vous voulez
c’est gratuit
c’est juste qu’il faut les rendre
vous pouvez les garder un mois
et renouveler le prêt
tout le monde peut venir
vous êtes les bienvenus
il y a un canapé
on n’est pas obligé d’emprunter
on peut lire sur place
il y a des livres qui racontent des histoires qui ne sont pas vraies
et d’autres livres qui racontent des histoires vraies
la bibliothécaire nous fait visiter les rayonnages
et nous entrons dans les histoires
*
un foulard noué autour de la tête
les cheveux repoussés à l’intérieur
ton visage est dégagé
ton visage aux traits si fins
on dirait une enfant
sur ton tee shirt on lit
princesse au top du top
tête baissée
et mine triste
d’avoir été grondée - une querelle de famille dis-tu
toute la puissance de l’enfance
elle reste coller à la peau même quand enfin on a 18 ans
même quand enfin on est grande
même quand enfin on est grand
l’immense carte du monde
punaisée au mur derrière toi
surgit
les pays se dressent
t’englobent toute entière
dessinent les contours de ta silhouette
le monde est à toi
*
à la bibliothèque
on visite le secteur jeunesse
on nous raconte des histoires
c’est l’histoire d’une toute petite bonne femme qui vit dans une toute petite maison dans un tout petit village
un jour la toute petite bonne femme sort de sa toute petite maison
met son tout petit bonnet
ferme la toute petite porte de sa toute petite maison
et va se promener
et nous continuons notre visite
*
une casquette Born to Canada sur la tête
tu es né en France
tes origines sont au Burkina Faso
j’y ai été une fois dis-tu
tes envies de voyage
le Brésil pour le soleil
l’Espagne pour la fête
je t’offre une tisane
entre deux mots de ton histoire
nous jasons - avec ou sans sucre ?
sur notre pratique de la tisane
tu verses le sucre
tu attrapes le stylo
et tu l’agites dans la tasse
on dirait que l’écriture rassemble
à moins que ce ne soit le thé
*
à la bibliothèque
on visite le secteur musique
en fond sonore
heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage
un chanteur interprète Joachim du Bellay
les stagiaires passent en revue chaque disque du rayon musique du monde
au-dessus d’elles
au-dessus d’eux
les quatre Beatles apparaissent sur un immense poster
alors que uns à uns les disques passent de mains en mains
*
en Mauritanie
tu vivais à Nouakchott
la capitale
puis ton père t’a envoyé dans un village
tu faisais trop de bêtises disait-il de toi
puis il t’a fait venir en France
il voulait t’avoir à l’œil
il voulait m’avoir à l’œil
un son étouffé
un nœud dans la gorge
*
à la bibliothèque
on visite le secteur adultes
elle dit
il y a des histoires sur tout
il y a des romans
du théâtre
de la poésie
tout
il y a des journaux sur tout
les voyages
la mode
les animaux
le cinéma
la culture
il y a des bandes dessinées
il y a le rayon des livres
des livres en anglais
en espagnol
en roumain
en vietnamien
en arabe
en turc
en tamoul
en russe
des petites abeilles
les stagiaires sont attirés
on dirait des petites abeilles
ils sortent des étagères des livres
les feuillettent
ils comprennent
je les vois
ils comprennent la langue
je les vois changer d’attitude
ils ne sont pas perdus
ni hésitants
ni timides
ni gênés
ni fuyants
ils comprennent la langue
ils trouvent des repères dans la bibliothèque de Montreuil dans le rayon de la littérature étrangère
je les vois comme pour la première fois
ils sont de dos
attrapent
rangent
regardent
je vois des corps
des corps confiants
*
tu es venue du Sénégal
tu as rejoint ta famille
vous avez été séparés si longtemps
seulement la vie avec ta belle-mère est difficile
rapidement il n’y a plus de place pour toi à la maison
on t’envoie en foyer
dans ta chambre
désormais
vous êtes quatre
c’est serré
un peu serré dis-tu
*
Ulysse a beaucoup voyagé
la bibliothécaire raconte
il a fait un long voyage pour retrouver son amoureuse
et elle lit et elle lit et elle lit
Polyphème et Charybde et Scylla et les Sirènes
Pénélope et les Lotophages et Télémaque et les prétendants
tout le monde y passe
de l’île de Calypso à celle d’Éole à celle de Circé à Ithaque
nous traversons les territoires
sur les traces d’Homère
nos mots se forment
enveloppent Ulysse
à travers lui
un peu de chacune
un peu de chacun
*
tu racontes que dans ton pays c’était très très dur
vraiment la galère
tu racontes que la France t’as sauvé
on me raconte que ce que tu as vu dans ton pays est inimaginable
inimaginable
quand tu parles de la tour Eiffel
tes yeux s’illuminent
la tour s’éclaire dans la nuit
la pièce se remplit d’un air tout nouveau
une respiration venue d’ailleurs
de celles qui frappent au visage
de celles qui réveillent
éveillent
*
ce n’est facile de prendre la parole
les silences longs entre chaque mot n’ont pas d’importance
il y a des pays où l’on n’est pas libres
des endroits inquiétants
des endroits où l’on n’a pas envie d’être
en France aussi
quand tu cherches un appartement
ils disent finalement l’appartement n’est pas à louer
si tu t’appelles Mohamed
c’est pas comme si tu t’appelles François
parfois on est obligé de partir et on regrette son chez soi
moi je me sens chez moi partout
il y a des personnes qui s’intègrent à un autre pays et qui oublient un peu leur culture
c’est important de s’intégrer sans oublier ses origines
parfois on peut s’oublier
oublier d’où on vient
parfois on ne peut pas oublier d’où on vient
on nous le rappelle tout le temps
on est un peu là sans être là
*
as-tu un titre pour ton texte
aimer la France
tu me réponds sans hésiter
*
tu veux écrire des tas de choses
l’amour c’est super
I love my boyfriend
be cool
les messages de mon adolescence remontent à la surface
tu continues en franglais
tes deux langues
et tu dressent des mots sur la page
dans la paysage elle y a de la beauté
tu as raison
le paysage mérite d’être un mot féminin
*
entre deux mots et deux coups de ciseaux et un tube de colle
on a arpenté les rues de Montreuil
on a rencontré Ulysse et les autres
un vent nouveau a soufflé
*
les histoires se creusent

Pauline Guillerm - 7 décembre 2018
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