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Mathieu Simonet | Le Bal du silence

Mon premier cours avec les étudiants du master de création littéraire a commencé par un « Bal du silence ». J’ai créé ce dispositif en 2015 dans le cadre d’une cadre blanche de 3 jours qui m’avait été proposée par le festival Bifurcations à Nantes. Lors de ce festival, j’avais notamment présenté les premiers rushs de mon film sur Anne-Sarah Kertudo, mon amie d’enfance qui a perdu l’audition et qui a écrit un beau livre : « Est-ce qu’on entend la mer à Paris ? » (dans lequel elle évoque notamment sa perte d’audition pendant l’adolescence et la permanence juridique pour les sourds qu’elle a créée au début des années 2000).

Une des journées de cette carte blanche était consacrée à Anne-Sarah. Le soir, j’avais décidé d’organiser un « Bal du silence ». Le principe est le suivant : constituer des binômes aléatoires ; les disposer comme sur une piste de danse pour les faire écrire en silence, face à face, pendant une demi-heure ; puis enclencher une musique pour annoncer la fin du « Bal ».

Le résultat était encore plus émouvant que je ne l’imaginais. Il y avait de la beauté à observer deux personnes, qui ne se connaissent pas forcément, s’écrire avec toute la lenteur de l’écriture manuscrite, s’apprivoiser, inventer un mode de communication ; puis, lorsque la musique s’enclenche, les entendre parler fort, comme s’ils étaient dans une bulle et que les autres n’existaient pas.

J’ai conservé une photo de ce premier Bal du silence. Depuis, j’en organise régulièrement (dans des festivals, dans des lycées, à l’université, à l’hôpital, dans un musée, dans des entreprises, etc.).

Le Bal du silence est une expérience à trois dimensions : intime (proche de la médiation), duale et collective (par la scénographie simple des tables dispersées dans l’espace, comme sur une piste de danse).

Au fur et à mesure, j’ai affiné le principe de ce dispositif. J’ai notamment été aidé par la réalisatrice Marine de Royer avec laquelle j’ai fondé l’agence Gibraltar ; nous faisons maintenant remplir des questionnaires aux participants. Nous conservons certaines correspondances. Une sociologue a même commencé à se pencher sur ce matériau complexe et passionnant.

Pour mon premier cours dans le master de création littéraire, je voulais donc organiser un Bal du silence. Je n’en garde pas un excellent souvenir. Je n’étais pas suffisamment concentré. Un peu plus tôt, j’avais animé un atelier d’écriture de 3 heures dans une école d’ingénieurs ; le trajet entre cette école et l’université de Cergy est presque de 2 heures. Pour préparer la salle, j’ai besoin, en temps normal, d’une trentaine de minutes. Je savais que ce ne serait techniquement pas possible. Ce jour-là, j’ai couru dans le métro, dans le RER, je ne crois pas avoir eu le temps de manger, sauf peut-être une barre chocolatée. Je transpirais à grosses gouttes. Les étudiants m’attendaient dans le couloir. Je ne voulais pas leur parler. Le Bal commence toujours en silence, par la distribution d’une « invitation », qui explique le déroulé du dispositif. Les étudiants ne comprenaient pas bien ce que je faisais. Je restais muet. En faisant des gestes, je demandais aux quelques étudiants présents de sortir de la salle. Je poussais les tables, disposais les feuilles, les crayons de papier, les numéros, les taille-crayons ; je recommençais plusieurs fois car la disposition des tables ne me convenait pas. Or, je ne pouvais pas prendre le luxe de tout installer comme je le souhaitais : je n’en avais matériellement pas le temps. Alors la chemise couverte de traces de respiration, les cheveux mal coiffés, le corps un peu énervé (tout ce qu’il ne faut pas pour entamer un Bal du silence), je me suis élancé dans le couloir, ai demandé aux élèves (toujours en gestes, sans aucun mot) de s’aligner à la queue-leu-leu. Une étudiante râlait ; je la comprenais. Chaque étudiant a tiré un papier sur lequel était mentionné un numéro correspondant à sa table. Ils sont entrés en silence dans la grande salle de classe, située à un étage relativement élevé, avec une belle vue sur l’université. Même si j’étais mécontent, même si j’aurais pu organiser un plus « beau » Bal du silence (avec plus douceur, plus d’attention), je constatais que la magie opérait quand même ; je le voyais à la chorégraphie des muscles sur les visages des uns et des autres. J’étais finalement le seul à ne pas me détendre.

J’avais peur que quelqu’un crie. C’est toujours le risque dans un Bal du silence. On est tous en apesanteur, les uns contre les autres ; chacun d’entre nous a le pouvoir de briser le silence ; parfois, je retiens mon souffle, pendant trente minutes, jusqu’au moment où je peux enclencher la musique.

Les étudiants, qui le souhaitaient, pouvaient laisser sur leur table leurs échanges manuscrits. Sur une feuille, il était par exemple mentionné au crayon de papier : « J’aime qu’il n’y ait pas de gêne. Parlons de sueur, de fluides, d’excréments, de sang, de poils, de langue, de gland, de cris rauques et de gémissements, de haine, de vulve, de ce qu’on sort de nos tripes, de nos peurs, espoirs d’enfant déchus, souvenirs éreintés, envies sans avenir, bribes d’histoires passées, parlons, montrons, jouissons sans crainte et sans tabou. » ou « Étrange cette histoire d’écriture, ça donne l’impression de devoir écouter quelqu’un qui n’a pas le même accent que soi  » ou « La contrainte, faut bien penser à lui faire la peau à un moment sinon elle finit par nous avoir  » ; « Le bruit du papier malmené par les crayons ça reste agréable ».

Les étudiants ont également répondu à un questionnaire. A la question : « Avez-vous appris des choses sur votre binôme ? », 96% ont répondu « Oui ». A la question : « Avez-vous communiqué des informations par écrit à votre binôme que vous ne lui auriez pas transmises à l’oral ?  », 52% ont répondu « Oui ». A la question : « Après avoir participé à ce Bal du silence avec vous binôme, vous sentez-vous plus enclin à mener un projet avec lui/ avec elle ?  », 75% ont répond « Oui ». Enfin, à la question : « Avez-vous pris du plaisir à participer à ce Bal du silence ?  », 96% ont répondu « Oui ».

Tout au cours de l’année, chaque étudiant est invité à devenir « chef de projet » d’une des expériences vécues pendant l’atelier. Pour le Bal du silence, c’est Chloé M. qui s’est portée volontaire. Dans le dossier qu’elle a préparé, elle note : « Un étudiant s’est révolté contre l’aspect un peu manichéen du questionnaire, notamment pour la question 1 où il écrit : « J’emploierais un autre mot. Mais. Il n’existe pas. Enfin je crois ?! Bon peut-être existe-t-il après tout ? » »

Elle écrit également : «  Lorsque j’ai eu l’invitation entre les mains, les mots se sont bousculés sur le bout de ma langue, trop nombreux, trop denses, sur le point de déborder ; j’ai dû serrer les lèvres très fort pour ne pas les laisser jaillir. Je suis comme ça, moi, je peux rester silencieuse pendant des heures, à contempler la valse vide des idées, à écouter les autres, les phrases prononcées par le monde… Mais dès qu’on m’intime de ne pas parler, je voudrais crier. Peut-être que je ne suis pas la seule ? Peut-être qu’en temps normal, je me tais justement parce que je sais qu’à tout moment je peux émettre un son. Que j’en ai le droit. Peut-être, aussi, que cette fois-là, il y avait une excitation de petite fille derrière le verbe… « Grand-maman, aujourd’hui j’ai 21 ans, j’entre en Master, et tu n’es pas là pour le voir, mais on va jouer au roi du silence, tu sais, comme quand j’étais petite et que je ne savais plus quoi faire parce que j’avais épuisé toutes les histoires, assise sur ce fauteuil à carreaux, sur cette moquette couleur de ciel… Alors bien sûr, c’est une version un peu améliorée, une version d’écrivain - tu sais, ce gros mot que tu employais pour parler de moi aux autres - mais tout de même… Tu ne trouves pas ça génial ? » »

Un peu plus loin, Chloé M. poursuit : « Une fois à la table, un crayon à la main, les mots peuvent de nouveau paraître. Ils prennent une autre forme, une forme en monochrome ; ils viennent combler nos peurs du vide, de l’abandon, des pages blanches. Rapidement, je comprends que c’est un jeu qui peut être dangereux. Qui peut mettre mal à l’aise. Je comprends aussi qu’il n’y a pas de hasard ou que le hasard fait vraiment bien les choses : plus ma partenaire se dévoile, plus je me retrouve en elle.
Soudain, un doute : est-elle sincère ou considère-t-elle l’écrit comme le domaine de la fiction ?
Tant pis. Je continue d’écrire. Même avec des crayons de bois, on ne peut pas vraiment revenir en arrière. On peut toujours effacer, raturer, refaire… Mais à quoi ça sert si l’autre a déjà lu ?
Et puis, déjà, la musique. Elle fracture le silence, tranche avec ces mots qui flottent encore comme des nuages autour de nos têtes ; elle rompt, aussi, tous les horizons d’attente… Moi qui m’attendais à du classique, je suis plutôt surprise. Je regarde autour de moi et toujours, personne ne danse. Alors j’articule, déglutis des sons mal construits. C’est drôle.
 »

Dossier complet de Chloé M. :
https://remue.net/spip.php?article9714

Vidéo d’un « Bal du silence » réalisé par Marine de Royer :
https://vimeo.com/187796758

Photos :
Bal du silence à Nantes (Festival Bifurcations)
Bal du silence à Paris (Festival du journal intime)
Bal du silence au Centre Pompidou

Mathieu Simonet - 7 janvier 2019
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