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Pauline Guillerm | nous, les héros

Les pas dans ceux d’Ulysse, ça écrit et ça danse. La fiction, mot après mot, met en relief les histoires. Des héros et des héroïnes se dressent. La réalité s’en mêle. Les postures se singularisent. Les êtres se rapprochent.


Chacune et chacun pointe son nez dans l’entrebâillement de la porte de mon bureau, nous sommes heureux, nous sommes perdus dans les hauts de Montreuil et visiblement, nous sommes heureux de nous retrouver.

Ulysse.

Et s’il vivait aujourd’hui, et s’il vivait à Montreuil, et s’il vivait loin, qui serait-il, pourquoi quitterait-il sa terre, pour aller où, comment, comment s’appellerait-il. Les histoires des nouveaux héros chavirent sur les pages, les trajectoires se dessinent, les territoires s’inventent, le continent africain contient soudain toutes les rues de Montreuil, l’Australie et le Sri Lanka se touchent, la destination c’est Paris, from Kenya - une photo découpée dans une revue montre deux enfants, de dos, ils se tiennent la main et relient les terres - entre la France et l’Amérique, il y a un cœur brisé, une héroïne touche du bout de ses doigts Montreuil et la Bulgarie, du Mali à la France, les lettres se sont emmêlées et à la place de FRANCE, on lit FARCE.

Ulysse.

Tu te tiens là devant moi, tu es depuis six mois en France, tu es réfugié, à ton arrivée tu dormais dans la rue, maintenant tu dors, de 115 en 115 - comme tu dis - et le soir, dans la chambre du foyer, tu mets ton casque sur les oreilles et tu écoutes de la musique, tu attends que le jour se lève et tu pars à ton cours de français.

Ulysse.

Elles écrivent. Ils écrivent. Dans une concentration soudaine, ça crée, le silence est habité par les mots en train de se mettre debout. Ulysse s’appelle Marianne, Diego, Colonel, Mickey, Jessica. Ulysse est un chat, un surfeur, un enfant. Ulysse vient de Zambie, des Etats-Unis, il va en Antarctique, à Las Vegas.

Ulysse.

L’appareil photo est posé au sol sur trois pieds largement répartis dans l’espace, le lieu est transformé, c’est devenu un studio photos, un gros objectif surplombe le trépied, un flash éclaire la chaise encore vide, on a scotché sur le mur de derrière une grande guirlande de Noël qui clignote, le photographe donne les indications - entre les deux clics, il faut faire un coup de zoom et faire attention à son modèle – sur le petit écran de l’appareil photo, on dirait des superhéros et des superhéroïnes, des jets de lumières sortent de leur corps et leur ombre, immense, se reflète sur le mur blanc qui les encadre – le blanc, c’est la lumière du jour, dit le photographe – je te regarde, tu ne voulais pas venir à l’atelier photos, dans ton survêtement noir, ton corps est avachi et ton visage sourit découvrant ainsi une dent en or.

Ulysse. Mettre les héros à la lumière du jour.

Je passe de la salle informatique – ça va ici, vous vous en sortez ? – à mon bureau – ça va ici, vous vous en sortez ? – au photocopieur, un étage en-dessous – je l’ai dompté, il chauffe, chauffe, chauffe - mon dos se tend et je deviens une experte de la fonction « insérer du texte » sous Word, je monte et je descends toute la journée les marches de l’escalier, j’ai tout juste le temps de lire sur ton tee-shirt Do your best and be wonderful que le rythme s’accélère d’un coup – on a fini, on a fini, on fait quoi maintenant ? - on imprime, on colle, on plie et on replie, on coupe, un vrai travail à la chaine, les petits livres imprimés s’accumulent sur la table, on en fait plusieurs exemplaires de chaque, l’EDI se transforme en maison d’édition et tous, et toutes, ils sont là, elles sont là, la respiration rapide - coupée parfois - jusqu’au long soupir - de soulagement ou de plaisir ou les deux - quand, enfin, ils tiennent, elles tiennent dans leur main leur premier livre, le plaisir est contagieux, la poésie est dans chacune de leurs lignes, de leurs illustrations, la densité du moment, la bonne humeur, ça nous fait rire et le sourire, le sourire quand je redescends la rue de Rosny en direction de la mairie de Montreuil, le sourire, c’est le même, le même sourire qui se dessine sur mon visage quand je suis amoureuse, un sourire incontrôlé, puissant et évident et une fois assise dans le métro, c’est la fatigue, immense, qui s’installe, je suis enivrée.

Ulysse.

A la fin de la semaine, elles s’assoient, ils s’assoient, toutes, tous, un à un sur les quelques chaises et sur les poufs rouge et violet de mon bureau, attrapent livres ou magasines et on parle, on attend, on rit, on se regarde, on est bien, ils ont repéré le lieu et ils y entrent sans demander l’autorisation, ils savent qu’ici, dans l’ailleurs de la création littéraire, ils peuvent aller et venir, cela ne fait aucun doute. Aucune frontière, on y parle la langue que l’on veut et surtout on y est au chaud et on y est soi, soi et ensemble. Ce soir, c’est la fête, Noël approche, la directrice a acheté des galettes des rois et ça danse et ça se déhanche. Un bonnet Paris sur la tête, une pochette New York autour du coup, tu as les paumes tournées vers le ciel et les bras tendus et les coudes qui se plient et se déplient dans le rythme de la musique, des reines et des rois t’entourent.

Les couronnes sur la tête, « nous les héros, nous sereins cette nuit-là encore. » (Jean-Luc Lagarce, Du luxe et de l’impuissance)

Pauline Guillerm - 6 janvier 2019
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