A l’articulation de l’incarné et du désincarné

Pourquoi une résidence d’auteur

Le Clastic Théâtre travaille depuis de nombreuses années à l’émergence d’une écriture contemporaine, pour le théâtre qui utilise des objets des pantins, des marionnettes, en bref, des moyens dépassant la simple incarnation des personnages par le corps des comédiens ; un chantier poétique d’objets et de corps mêlés. Un théâtre qui aujourd’hui fait sens.

Chemin faisant la compagnie a tissé des liens extrêmement forts avec les écrivains de théâtre :
Huit années d’ateliers croisés auteurs-marionnettistes co portés avec le Centre national des écritures du spectacle de la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, de 1996 à 2004 , depuis 1998, un Laboratoire mensuel consacré à l’expérimentation du texte contemporain par les objets et les marionnettes. Une centaine de projets de jeunes metteurs en scène montant des auteurs vivants par la marionnette, accompagnés dans leur chemin vers le public.
Sans oublier un compagnonnage de 20 ans avec l’écrivain de théâtre Daniel Lemahieu qui a déjà donné lieu à 5 créations.

Il est essentiel que les œuvres des jeunes auteurs aboutissent au plateau, pour s’y confronter, pour trouver une forme, pour exister. Il est essentiel que les auteurs entendent que la représentation au théâtre est aujourd’hui en pleine interrogation et qu’ils s’y confrontent.

Qu’est-ce qu’écrire aujourd’hui ?

Rémi Deulceux

J’ai rencontré Rémi Deulceux par l’entremise de son texte dramatique précédent que nous sommes en train de travailler, Suite de chiffres pour mannequins de couture.

Dans ce texte le sujet (la catastrophe), la langue parfois étrange, l’adresse : « pour mannequins de couture », qui me renvoie à Kantor, la proximité, sur un autre plan, de Beckett « terre couverte de cendres... », l’émergence de l’antique, de l’archaïque, tout me pousse à approfondir l’étude de ce texte mais aussi à engager une discussion, un travail, un compagnonnage avec Rémi Deulceux.

Pour la prochaine création du Clastic Théâtre, je convoque ce matériau de chantier. S’agira-t-il d’une réécriture, d’une autre écriture ou d’une remise en perspective ? Besoin d’expérimenter. Le plateau guidera notre travail. Conscience de la naissance d’un auteur. Désir de l’accompagner. Désir de m’en nourrir.

Désir aussi d’explorer, de découvrir (?) une autre forme, un autre chemin pour la marionnette. Le texte actuel de Rémi Deulceux laisse imaginer une large place à l’image projetée, au virtuel et au cybernétique. Quelles formes de représentation alors, pour œuvrer au plus près des racines de la langue de cet auteur ?

A l’articulation de l’incarné et du désincarné, du vivant et du disparu.

L’écriture de Rémi Deulceux semble errer dans ce no-mans-land entre vivant et non vivant, inerte et animé, mort et réincarné, existant et disparu.

Il convoque des fantômes, fait ressusciter Hérode, fait parler des cadavres et des morceaux d’humain, la boue, l’eau, les ruissellements… On ressent que la représentation de ses propositions ne peut se contenter de simples incarnations par le truchement des corps des comédiens. Cette écriture appelle des ailleurs, des artifices d’une autre nature.

Même si la vie n’arrête pas d’y surgir, elle le fait dans un contexte où la vie a disparu, par le truchement d’une catastrophe ou du fait que les figures convoquées, personnages historiques, ont disparu depuis des siècles.

Au moment où certaines hypothèses prospectives projettent la disparition de l’humain ou tout du moins de l’humain sur terre (un héros et quelques équipiers arrivant toujours à s’échapper à bord d’une station interplanétaire dans la plupart des films), les propositions textuelles de Rémi Deulceux insinuent un degré supplémentaire dans le questionnement largement répandu dans nos conversations : en quoi consiste l’humain si ce qui peut parler de l’humain peut ne pas être humain ?

En ce qui concerne le dispositif :

Le dispositif spécifique du Clastic Théâtre (Compagnonnage – Laboratoire – résidences – liens avec les publics) met en place des cadres de travail qui permettent l’émergence de nouvelles écritures.

En mars 2012, le texte de Rémi Deulceux Suite de chiffres pour mannequins de couture a été lu dans le cadre du Laboratoire Clastic. Ce texte a provoqué interrogations, discussions, projets.
En partant de ce premier texte dramatique écrit par Rémi Deulceux, le Clastic Théâtre invite l’auteur en résidence d’écriture sur deux années, 2014 et 2015 pour l’écriture de son projet, Passion/Salomé.

Le projet de résidence consiste à accompagner un auteur dans le développement et l’affirmation de son écriture, dans le développement et l’affirmation de sa parole, de ce pourquoi il nous convoque par la production d’une œuvre littéraire ou dramatique.

En se positionnant en soutien à l’émergence d’auteurs contemporains, il nous est apparu important de proposer des terrains d’expérimentations aux auteurs vivants. Rémi Deulceux travaille son écriture littéraire et dramatique par la mise en voix et en espace, avec des artistes. Nous lui proposons de l’expérimenter avec notre équipe au sein de notre lieu de création.

De façon réciproque, Rémi Deulceux accompagnera dramaturgiquement le montage de Suite de chiffres pour mannequins de couture et François Lazaro accompagnera artistiquement le projet de Rémi Deulceux pour l’écriture de sa prochaine pièce. La régularité mensuelle du Laboratoire Clastic permettra d’opérer, des lectures partagées de plus en plus abouties, en vue de la réalisation du spectacle En tant qu’auteur associé, Rémi Deulceux participe à la vie artistique de la structure, par exemple en assurant la co-animation du fonctionnement du Laboratoire Clastic ou d’ateliers en lien avec le territoire.

La résidence au Clastic Théâtre permettra à Rémi Deulceux la mise en place d’un chantier d’écriture à vue, de sa prochaine pièce : Passion/Salomé. Des ébauches de mise en forme pourront venir éclairer les enjeux dramaturgiques. Des rencontres avec des publics pourront venir apporter des éclairages à cette tentative d’interrogation d’un texte en fabrication.


François Lazaro, metteur en scène et directeur artistique du Clastic Théâtre

16 mai 2014
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